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Gérard G.
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Je ne connais pas d’itinéraire de randonnée dans les Alpes du Sud aussi sauvage, soutenu, engagé et beau que le raid Génépi-Lavande.
. Sauvage, car il évite les GR et les chemins balisés nous permettant chaque jour d’observer la faune sauvage : chamois, bouquetin, renards, lagopèdes, vautours, aigles, vipère péliade, etc. ainsi qu’une flore rare : génépi bien entendu, mais aussi : lys orangé, grassette carnivore, orchidées, etc.
. Soutenu car il n’est faisable qu’au prix de longues traversées qui s’enchaînent les unes après les autres avec une dernière journée marathon…
. Engagé du fait de son éloignement des zones habitées mais aussi parce qu’il parcourt des cols aux pentes raides, semées d’éboulis (Ciaslaras, Infernetto, Borgogno), des arêtes vertigineuses, des pierriers instables…
. Mais surtout beau, car chaque jour apporte son lot de surprises, d’émerveillement, de changement… Aux paysages de haute montagne succèdent les steppes du Salso Moreno, puis les lacs glaciaires de la Haute Tinée, les pentes à lavande du Col de Pal, l’altiplano des Lignins et enfin une forêt magique où les ruines gallo-romaines jouent à cache-cache dans une forêt de châtaigniers et de fougères.
Je l’avais reconnu voilà trois ans, il restait à vérifier la possibilité de réaliser ce circuit d’envergure avec un groupe de douze randonneurs, de 27 à 70 ans.
J1. Équilibre
Le contrôleur du train Valence-Briançon s’est réveillé un peu tard après le bal du 14 juillet… Je réceptionne ainsi mes derniers randonneurs avec une demi-heure d’un retard, sans conséquence car cette première étape entre Ceillac et Maljasset est « confortable ». Je profite d’ailleurs de celle-ci pour passer le col de Clausis. Celui-ci n’a pas de sentier de descente sur la Haute Ubaye. Il faut ainsi improviser en évitant les immenses ravines, les à pics, en traversant des pentes assez raides mais peu exposées. Bonne occasion d’observer, en toute sécurité, mes treize compagnons avant les réelles difficultés. Les douze randonneurs et naturellement David, notre accompagnateur stagiaire, montrent de la bonne volonté et un équilibre assez sûr. Le raid s’annonce bien ! 
Bientôt nous déballons avec gourmandise notre premier pique nique, seuls au monde sur une plate-forme, face aux aiguilles de Chambeyron et au glacier de Marinet. Après une baignade dans les méandres paresseux de l’Ubaye, nous rejoignons notre refuge tenu par l’ineffable Philippe Lantelme, personnage haut en couleur et au verbe fort qui ne rechigne pas à se lever à 5h pour nous servir le petit-déj. Ce sera désormais notre horaire : réveil 5h et départ à 6h.
J2. « Qui a eu cette idée folle,
un jour d’inventer un jour les cols ? »
La montée matinale au col Marinet (2787m) est toujours un délice. Nous surprenons de jeunes marmottons qui chahutent ensemble, nullement dérangés par notre groupe qui fait cercle autour d’eux. Cependant, cette étape, longue et technique , nous réserve les premières vraies difficultés pour un groupe non encore « aguerri ». En effet, si le passage de la frontière italienne nous offre nos premiers brins de génépi, il découvre aussi une vue inquiétante sur le col Ciaslaras (2970m) que des facétieux prononcent : « Chiasse la race ».
Effectivement nous nous retrouvons le nez dans la pente et les pieds dans des éboulis avec un rapport 3/1 : Trois pas en avant, 1 pas en arrière…Mon travail d’accompagnateur consiste alors à rythmer la marche et grouper mes compagnons pour éviter tout risque de chute de pierres. Heureusement, il n’y a pas âme qui vive. Nous ne rencontrerons d’ailleurs personne jusqu’au col de Gypière. Vient ensuite le col de l’Infernetto (2783m), tout aussi technique et spectaculaire. Mais le groupe a déjà acquis de bonnes habitudes et l’obstacle est franchi allègrement. Nous nous installons bientôt à l’ombre des rochers auprès d’un lac aux eaux cristallines. Ronan n’hésite pas à se baigner et trouve la température de l’eau assez proche de celle d’un aber breton…
Retour en France par le col de la Gypière (2927m). Nous empruntons à regret une portion de GR pour nous échapper bientôt en faisant un détour par le lac Noir, puis par le col Rond en prenant garde à ne pas piétiner de superbes bouquets d’edelweiss. La douceur de l’après-midi nous encourage à une baignade collective en attendant les courageux qui sont montés avec David à la tête de la Fréma (3151m). Nous rejoignons enfin le refuge CAF du Maljasset où nous travaillons ensemble les techniques d’orientation : prise d’azimut, lecture de carte, mesure de pente, etc.
J3. Le gîte le plus sympa du Monde !
Le passage du Pas de la Couletta (2774m) nous offre une vision de carte postale : chamois solitaire perché sur son rocher, éclairé en contre champ par les aiguilles de Chambeyron rosies par le soleil levant. Un raccourci hors sentier nous emmène dans une champs d’edelweiss, si dense que nous ne pouvons plus les éviter. Nous enchaînons alors, à un bon rythme, les Cols du Vallonet (2424m), de Portiolette (2692m), menés par Christine, notre navigatrice du jour.
Dans la descente du vallon de Viraysse, nous simulons avec David une situation d’urgence. Il se plaint de la cheville : une entorse. Je fabrique avec ma corde un cacolet et l’installe bientôt sur mon dos : un bon 80k ! J’entame la descente mais après quelques centaines de mètres, je m’arrête épuisé. David, bien reposé par cet intermède, emmène une escouade de courageux faire l’ascension de la batterie de Viraysse : 300 mètres de dénivelée sur une pente herbeuse moyenne de 35° en plein cagnard. Vive la jeunesse !
Le gîte de Larche, bien que situé à proximité de la route, enchante mes randonneurs autant par la connaissance de la montagne, la faconde et la bonne humeur de Pierre Lombard* que par le flan provençal de courgettes, le melon arrosé de Porto de son épouse. Un régal !
* triste mois de mai 2008.... Nous apprenons la mort accidentelle de Pierre parti en famille faire une rando à ski ai dessus du gîte. Un mec bien nous quitte... Bernadette courageusement reprend la gestion du gîte. Une raison de plus pour y aller!
J4. Kirghiztan
Une longue bambée nous attend maintenant pour rejoindre, sans assistance le refuge de Vens, depuis Larche. Après un bout de bitume sous les mélèzes, nous remontons au soleil levant le vallon du Lauzanier, parcouru de lacs. Seuls nous montons au Pas de la Cavale (2671m) et là à la grande surprise de nos marcheurs, nous sommes projetés dans les steppes du
Kirghiztan avec le vaste cirque de Salso Moreno. Nous avons bien du mal à nous « arracher » de notre contemplation pour attaquer la descente raide du col. La navigation est confiée à Jean Jacques. Ce n’est pas facile car nous devons parcourir plus de 6 km en dehors de tout sentier. Nous remontons d’abord un petit canyon creusé dans la cargneule pour déboucher sur un plateau marécageux aux innombrables grassettes, lieu de passage des oiseaux migrateurs. Les lacs de Morgon nous permettent une progression agréable vers le Pas du même nom. La vallée de la Haute Tinée s’ouvre alors à nous.
Une longue marche sur l’arête frontière semée de génépi nous amène au col du Fer (2594m) où nous rencontrons les premiers randonneurs de la journée. Enfin nous débouchons sur le collet de Tortisse avec ses arêtes déchiquetées et sur la vue de rêve des lacs de Vens entourés de pins à crochet. David, naturellement, est parti avec une poignée de volontaires vers le Pas des Blanches, histoire de rajouter quelques km à une journée très bien remplie. Pour ma part, j’emmène d’autres volontaires faire une baignade toilette au lac de Fourchas réchauffé par un généreux soleil d’avant soirée. Et les pas-volontaires ? devant une bonne bière au refuge de Vens, naturellement !
J5. Fini la rigolade…
La pression monte d’un cran avec cette étape, de loin la plus technique du circuit. Très rarement parcourue en entier, celle-ci est décrite dans un vieux bouquin de Rebuffat. Pour nous ce sera : Refuge de Vens (2366m), Pas de Vens (2796m), Brêche Borgogno (2904m), Lacs de Tenibre (2500m), Mont Tenibre (3031m), Lacs de Rabuons (2568m), chemin de l’Energie (2400m) et descente sur Saint Etienne de Tinée (1130m).
Nous sommes rapidement dans le bain avec la montée au pas de Vens, raide, et encombrée d’énormes blocs de rochers. La sévérité des lieux est atténuée par une harde de chamois qui semble se moquer de nos efforts et bientôt par un beau bouquetin solitaire. Le pas de Vens n’est qu’un intermédiaire vers la brèche Borgogno. Il faut pour l’atteindre emprunter une belle vire montante puis pédaler dans un pierrier. Nous y voilà enfin ! soulagés ? Non pas vraiment, car la descente s’annonce encore un peu plus raide que la montée. Un mélange de plaques d’herbes, de pierriers maigres et de rochers le tout sur un plan de 40°. J’ai maintenant confiance dans l’équipe que j’ai vue à l’œuvre dans des difficultés un peu moindres. Afin de les rassurer, David et moi encordons chacun un participant, ce qui nous permet aussi de mieux les conseiller : le pied droite sur cette pierre, la main gauche sur cette belle prise. La difficulté est bientôt franchie dans la bonne humeur. La journée n’est pas finie, loin de là ! Nous devons maintenant traverser une vaste zone de pierrier encombrée d’énormes blocs. Un jeu d ‘équilibre (et de vitesse) qui ne nous prend guère plus de trente minutes !
Au pied du Ténibre, je prends à contre-cœur la décision d’envoyer David, notre stagiaire accompagnateur, et Jean-Louis sur un itinéraire plus court. En effet, ce dernier, est handicapé par de belles ampoules sous les ongles des gros orteils. Il nous a suivis
courageusement, mais je le vois claudiquer de manière inquiétante. Impossible, malgré sa ténacité, son « Sisu spirit», de l’emmener au Tenibre. Nous voilà donc réduits à 12 dans les pentes raides qui défendent l’arête Ouest du Ténibre. Mon travail, de nouveau, consiste à sécuriser les zones à éboulis en marquant la trace et à gérer le groupe de manière à éviter tout risque de chute de pierre. Nous voilà enfin en terrain plus stable bien que la pente se soit relevée d’un cran : un petit ressaut plus impressionnant que réellement exposé, que nous franchissons allègrement. Un passage sur une belle vire nous permet de franchir un verrou glaciaire fossile. Il est maintenant 11H et nous profitons de la présence d’un névé, pour nous refroidir et nous mouiller la nuque, avant de nous diriger au pied de l’arête Ouest. Vu du bas celle-ci nous en impose : 200 mètres de rochers, une quasi-verticalité. J’en viens à douter : Ne suis-je pas « hors prérogative » d’accompagnateur ? Mais non, en observant bien, on entrevoit des restes de cairn, des passages étroits mais sûrs. Effectivement, la distance nous séparant de la croix sommitale sommet est rapidement franchie en toute sécurité. 
Au sommet, le spectacle est de toute beauté. Partout des pointes et des arêtes acérées : Tête Rousse, Cime Burnat, Cime d’Ischiator ; des lacs d’un bleu profond au milieu de pans rochers, d’éboulis couleur ocre, et de pelouses à saules nains. Une photo de l’équipe réunie autour de la croix et me voilà à équiper un passage légèrement exposé avec un brin de corde pour continuer sur l’arête. Nous prenons bientôt un raccourci de descente bien pentu. Je ne fais pas le fier car je ne connais pas cette portion du circuit et la carte IGN est plutôt vague quant à l’emplacement des barres rocheuses. Je ne sais qu’une chose, selon mes amis accompagnateurs : « ça passe… ». Effectivement, « ça passe », à condition, d’être vigilant et concentré, entre des gradins de pierres, gravier à génépi et herbes à chamois. 
Le pique-nique, rafraîchissant sur les rives du lac Chaffour à l’ombre de gros blocs de gneiss, nous permet de nous remettre d’une matinée riche en émotion. Nous reprenons la route à 14h pour rejoindre le lac de Rabuons puis le sentier-belvédère de l’Energie taillé dans la roche pour permettre d’extraire la houille blanche du massif. Nous le parcourons d’un bon pas… Malgré cela, et au regret de certains, je décide d’écourter la « balade » car il se fait tard et je sens chez nous tous la fatigue monter, le pied se faire moins sûr. Nous nous engageons ainsi dans une agréable sentier au rythme agréable qui nous emmène bientôt dans une forêt de mélèze et de hautes herbes, paradis du casse noix moucheté. Sente agréable mais interminable : de 2400 à 1100 mètres après déjà 10 heures de randonnée ! Le gros de l’équipe arrive à Saint Etienne de Tinée, les traits tirés par l’effort mais ravis à 17h30. Bonne nouvelle : Jean Louis a pu acheter une paire de sandales de marche et pourra continuer avec nous. J’en profite moi aussi pour troquer mes trekking pour une paire de sandale, car le terrain est désormais moins technique.
J6 : Au pays des vautours et des loups et… des lavandes et amélanchiers
La journée commence par une longue montée régulière mais un peu fastidieuse dans le vallon de Demandols. Celle-ci s’anime au hameau de la Vacherie où nous pénétrons dans notre ultime mélézin. Alors que le soleil fait des jeux d’ombres avec les branches, nous percevons, au loin dans la montagne de Boloffré, un long hurlement. Le loup ? C’est ici qu’il a été aperçu la première fois en France avant d’entreprendre sa longue remontée vers le Nord. Si nous ne le voyons pas, nous
observons aux premières chaleurs le ballet des vautours fauves autour de la Cime de Pal. La rencontre d’une bergère et d’un berger nous permet de discuter de leur métier, des chiens et, bien entendu, du loup qui ne s’est pas montré cette année. Le col nous réserve un beau point de vue sur les crêtes de Haute Provence qui se dessinent au loin. Nous en profitons pour faire quelques exercices d’orientation avec à la clé la découverte de baraquements militaires de l’entre-deux guerres.
Nous nous engageons dans la sauvage descente du col de Pal et tentons de repérer les premières lavandes. Celles-ci apparaissent à 1900 mètres d’altitude en touffes aromatiques Rien à voir avec la lavande de plaine ! Cette lavande sauvage, gavée d’ultraviolets, semble être déjà concentrée, raffinée. Nous en coupons de pleines brassées et nous continuons notre descente avec nos sacs à dos parfumés. En face, sous une falaise, nous croyons apercevoir une maman chamois et son étourlou à découvert. A la jumelle, nous sommes forcés d’en convenir : il s’agit d’une biche et de son faon, montés de la forêt, sans doute pour lécher l’eau minéralisée qui suinte de la paroi. D’ailleurs à quelques mètres, un jeune chamois semble attendre son tour, perché sur un rocher. Non loin du hameau de Tourre, nous empruntons un GR… Mais un GR comme nous les aimons: ceux qui ne laissent que de lointaines
traces et qui ne se découvrent qu’avec une carte et un boussole. Nous n’y rencontrerons personne. D’ailleurs la sente traverse de nombreux hameaux abandonnés qui s’annoncent, au travers des buis, par quelques arbres fruitiers retournés à l’état sauvage : pommiers, poiriers, cerisiers… Parfois entre deux touffes de buis, perchés au-dessus du vide, nous croisons des petits amélanchiers que nous délestons de leurs petits fruits sucrés. Une forêt de pins ombragée nous évite la grosse chaleur de ce milieu d’après-midi, avant la dernière descente sur Chateauneuf d’Entraunes, notre premier village quasi provençal, construit en rond autour de son église Saint Nicolas qui abrite un retable du XVI° Église de François Bréa : "Le Christ aux cinq plaies". Nous logerons au centre du village et notre hôte nous installera la table sur la place du village ! Le repas est pantagruélique et le vin de pays coule à flot. Bientôt un étonnant plateau de fromage de la vallée avec du chèvre, du brebis, de la tomme, une variation locale du Roblochon, tous fameux en enfin le Brocciu : amalgame de restes de fromages et de gnole ! Malgré ces agapes, nous allons nous coucher tôt car la dernière étape promet d’être sévère.
J7 : Altiplano et Forêt de Brocéliande
Ce matin, trois taxis viennent nous récupérer à 6h, pour traverser la vallée. Lorsque l’un de nos chauffeurs apprend notre projet de la journée, il s’exclame : « Oh la vache ! » Il y a de quoi, lors de ma reconnaissance, j’avais parcouru cet itinéraire en 12h en marchant d’un très bon pas et en limitant les haltes au minimum. Alors avec 12 clients ?
La montée au Pas des Roubinous (2308m) est esthétique à souhait, à peine gâchée par la présence de récentes marques de balisage. Mais au vu des hautes herbes et branches folles, la trace ne semble être parcourue que par les chasseurs. En effet, la combe des Roubinous abrite plusieurs hardes de chamois protégés par la verticalité des lieux. La sortie du Pas est effectivement vertigineuse mais sans danger. Le groupe réuni, je leur propose les différentes options de la journée : une descente directe dans le long vallon, avec une arrivée vers 17h30, ou un détour par les lacs de Lignins avec une arrivée plus tardive. Tout le monde opte pour le détour. Ils ont raison, mais intérieurement je pense :
« Oh la vache… Va falloir assurer ! »
La cuvette de Lignins avec son lac, les chevaux du berger, son cairn monumental et son splendide isolement fait en effet partie des merveilles des Alpes du Sud. Nous voilà plongés en plein altiplano péruvien ! La descente dans le vallon prolonge notre émerveillement. Nous sommes tirés de nos rêveries par les aboiements de deux patous perchés sur une barre rocheuse à quelques centaines de mètres de nous : nulle envie de s’approcher d’eux, car il ne sont pas habitués aux randonneurs. Un nouveau péril nous guette bientôt : la soif ! Il est midi, j’installe l’équipe à l’ombre d’un gros mélèze, le dernier de notre voyage. Nous faisons le compte de l’eau restante : environ un demi-litre par personne. Nous nous rationnons et partageons n
otre eau jusqu’au prochain point, une petite source, quatre cents mètres en contrebas. Nous nous engageons alors dans les gorges menant à Aurent. Ce village, d’une vingtaine d’âmes, restauré parfaitement, nous projette au temps de Giono et de Jean le Bleu. Accessible seulement à pied, il ne vit plus que l’été, par la grâce de ses propriétaires vacanciers. Il est maintenant 15h et la route est encore longue jusqu’au Fugeret.
Malgré la fatigue, pas question de relâcher la vigilance. Nous devons en effet traverser un pierrier pour rejoindre le chemin en balcon qui nous mène à Argenton. Ce chemin malgré les indications n’est plus que rarement parcouru. En traversant le pierrier, un détail m’intrigue : celui-ci, d’une pente moyenne de 40°, surplombant le torrent d’environ 70 mètres eSt interrompu par une large bande lisse (marno-calcaire) qui plonge dans le torrent. La trace continue cependant… Je teste la solidité de la « marche » avec mon bâton… Les graviers dévalent la pente en accélérant. J’insiste en tapant du pied avant le tas de caillou : Ouf, une bande 1m de large s’écroule avec fracas vers le torrent ! Pas question de faire passer le groupe sans sécuriser le passage. Avec David, nous installons une corde fixe qui permet à chacun de traverser la zone exposée en toute sécurité. Mon estomac reste cependant noué pendant de longues minutes à l’idée que l’un de mes clients ait pu essayer de franchir sans corde ce passage.
Le chemin, taillé dans la falaise, serpentant entre buis et amélanchiers, est maintenant d’une rare beauté. Peu à peu, des blocs de grès apparaissent sur les dalles de calcaires, le paysage change. Nous approchons d’Argenton, un village reculé, relié à la vallée par une longue route forestière, perdue au milieu d’une forêt de châtaigniers. Pour le décrire à mes nouveaux amis, je leur avais dit en plaisantant : « Rappelez du village du film culte : « Délivrance » » Effectivement le village est à moitié abandonné : une ancienne école aux vitres brisées, un engin de terrassement recouvert d’orties que des ânes dédaignent. Le prochain hameau est plus soigné. Nous empruntons alors un chemin dallé, d’origine gallo-romaine qui ondule entre les châtaigniers multi centenaires, le tapis de fougères. On s’attend à tout moment voire surgir un druide en quête d’herbes magiques. Pas question de l’attendre, cependant, car il faut avancer pour tenir l’horaire. Nous atteignons enfin une clairière à 1400 mètres. Il est 17h30 et nous sommes tous épuisés. Il faut cependant rester attentif car la dernière descente surplombe des ravines vertigineuses. Au loin, vers Allos, le Cheval Blanc, l’orage éclate. Enfin, les toits du Fugeret apparaissent à travers les touffes de genêts… Il est 19h ! je suis fier de l’équipe qui a su maintenir un bon rythme, tout en restant unie et de bonne humeur. Ce sera 6 boules de glace pour Jean-Louis !
J8 épilogue
Aujourd’hui, dimanche : grasse matinée jusqu’à 7h ! Le train des Pignes ne passe qu’à 8h23. Il faut lui faire signe de s’arrêter, mais à la vitesse où il va, pas de danger d’être ignoré ! Le chemin du retour en train puis en bus privé vers Guillestre nous permet de nous remémorer cet étonnant périple et de rêver encore de lavandes, de génépi, d’amélanches, de biches et de chamois…
Remerciements
A David, accompagnateur stagiaire, montagnard confirmé au cerveau très bien irrigué
A Chantal, infatigable, toujours de bonne humeur
A Mireille, notre botaniste alpiniste aux accents de lavande
A Christine, qui pas une seconde ne faiblit
A David, notre doyen. Écossais polyglotte aux airs de David Niven, mais en nettement plus endurant
A Ronan, solide comme un roc de Bretagne
A Jean Louis, mélange étonnant d’humour, de placidité et de ténacité : un artiste
A Jean Luc, spécialiste du D520, Somua 35… Toutes choses inutiles en montagne, sinon pour se lancer dans de passionnants débats. Ah j’oubliais : marcheur redoutable : apte au GIGN…
A Jean Jacques, notre « alsaco écolo », premier prix d’orientation.
A Thierry, notre impeccable benjamin, spécialiste de l’A350, A330, toutes choses inutiles en montagne, etc..
A Christophe, simplement heureux d’être là et qui n’oubliera pas ses bâtons la prochaine fois
A François des Champs, impeccable montagnard. J’envie ses élèves !
A François des Villes, discret, fin observateur de notre monde…
Ce carnet a été lu 1820 fois depuis le 04/09/2007 à 17h35