Au petit jour autour du Jokhang à Lhassa, une noria de pèlerins se presse comme chaque matin, comme chaque jour depuis des siècles. Les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, les estropiés, les voleurs et les mendiants, les fous et les illuminés pieds nus dans l’aube, entament une infinie procession autour d’un des temples les plus sacrés du Tibet. Les pénitents marchent, les pénitents s’agenouillent, rampent et se prosternent mille fois alentour, accumulant ainsi les mérites pour une réincarnation en une vie meilleure. Une ferveur, une fièvre montent ainsi dans le matin pâle avec les brumes épaisses de l’encens qui brûle, jeté par brassées dans les fours, prières psalmodiées, incantations solaires. La foule s’écoule intemporelle dans l’infini mouvement circulaire du Barkhor. Rivière d’humains, rivières d’étoiles cherchant leur salut.
Déjà 8h. Cafés et restaurants pour touristes ouvrent avec à la carte leur lot de petits-déjeuners à l’occidentale : omelettes, cafés, yoghourts fruits et toasts. Au 1er étage, le « Nomad » offre un sympathique décor tibétain : matelas à même le sol, tables basses, tapis et tissus colorés brodés ou imprimés. Les bruits de la rue comme un drap sonore s’infiltrent par les carreaux ouverts. Sonnettes enrouées des cyclo-pousses, cris et conversations, étals des marchands ambulants qui se dressent. Toute la vie tibétaine se concentre là au Barkhor, la vieille ville. Ruelles labyrinthiques, échoppes sombres et minuscules, marchés divers et variés, anarchiques et vivifiants. Boutiques errantes, coiffeurs, maisons de thé, salles de billards, vendeurs d’amulettes et de miracles, bouchers joyeux donnant l’impression d’avoir dépecé, coupé en morceaux, haché menu tout une famille pendant la nuit, cordonniers et couturiers, restaurants à nouilles de toutes sortes, ferblantiers. Que sais-je encore ? La vie qui grouille et foisonne enrichie des particularismes de chacun des mondes qui se côtoient là : chinois, tibétains, mongols, népalais et étrangers, de toutes nationalités et d’obédiences variées.
À quelques rues de là, le Potala dresse sa forteresse inutile. Les chinois ont fait le ménage. Avenues à 6 voies, plan rectiligne d’aménagement de la ville, « Fast-food », beaux magasins, salons de massages spéciaux, feux tricolores et supermarchés. Transformé en musée et éclairé la nuit, telle une immense crèche de noël avec musique tonitruante d’un mauvais goût achevé, le Potala trône là dans un ciel désormais déserté des dieux. Seuls les chinois et les étrangers se rendent sur sa place remodelée. La ville chinoise étend son futurisme et son réalisme sans charmes et sans rêve le long d’une invisible rivière. Cubes standardisés et souvent arrogants, rues et avenues à angles droits qui doivent sans doute permettre aux chars de l’armée de se déplacer commodément en ville, mais qui réduisent à néant les possibilités d’émerveillement et de surprise qu’un être humain normalement constitué est en droit d’attendre d’un aussi lointain voyage. Il reste le contraste saisissant de deux mondes qui s’entrechoquent sans se comprendre beaucoup.
Le dorénavant fameux train Pékin Lhassa après 4300 km de traversée du pays s’arrête enfin au terme de son voyage dans une toute nouvelle gare ultramoderne. Le désenclavement du Tibet pour le meilleur et pour le pire est en marche. D’aucuns y voient un développement salutaire de la région, d’autres l’arrivée des sans emplois, des prostituées de Beijing, des investisseurs peu scrupuleux en quête de pillage des ressources naturelles : lithium, uranium, or, gaz, pétrole dont le pays regorge. Ne parlons même pas des problèmes liés à l’environnement dont on a paraît-il tenu compte dans la construction de la ligne (les antilopes tibétaines que l’on peut apercevoir de la vitre du wagon lorsque l’on prend ce train vont peut-être survivre). La polémique n’est pas prête de s’éteindre. Les dieux de la croissance sont sans pitié et le gouvernement chinois se posera t’il la question de la transformation du PNB en BNB (bonheur national brut) ?
Le voyageur, crédule quant à lui, rempli de ses illusions d’un autre âge, part à la recherche de « shangri la » un paradis perdu mythique et rêvé. Il devrait pourtant en revenir nourri d’une réalité autre que celle imaginée, plus prosaïque sans doute mais non moins réjouissante, tant l’attendu se dérobe aux certitudes. Encore faudra t’il faire le détour psychologique suffisant pour simplement observer l’inéluctable enchaînement des causes aux conséquences quant à la situation du Tibet aujourd’hui. Les bouddhistes devront aussi méditer là-dessus. Le Tibet colonisé n’est après tout pas un hasard et chacun y a sa part de responsabilité.
Pendant ce temps, vers les montagnes et les plateaux d’altitude, vers les hauts cols et les vallées perdues, les nomades rassemblent encore leurs troupeaux. Les peupliers, les saules et les trembles jaunissent doucement dans l’air léger de l’automne. Les enfants jouent dans l’eau glacée des torrents. Les femmes barattent le beurre des yaks et le soir tombe. La nuit allume ses gerbes de soleils lointains. Dans la soie de l’obscurité qui se penche sur la terre, la voie lactée jette sur le monde une écharpe d’étoiles. Le Tibet s’endort encore bercé du vol des oies sauvages.
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