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Eric G.
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Grand saut vers un continent, une culture, des religions inconnus. Première incarnation en ce nom d'aéroport : Kuala Lumpur - Malaisie. Une oasis d'ultra modernisme en plein désert : boutiques de luxe, halls immenses, un palais de verre presque vide. A part peut-être ces visages différents, ces vêtements amples et longs, rien ne laisse supposer que nous ayons quitté l'occident.
Il faudra attendre quelque 4 heures de vol supplémentaires pour réellement changer d'espace.
L'aéroport d'Hanoï est à près de 30 kilomètres du centre ville que l'on rejoint par une autoroute qui n'en a que le nom : la circulation y est si dense que la vitesse ne dépasse pas les 50km/h.
Le Vietnam : 84 millions d'habitants et 70 millions de scooters ! C'est un spectacle permanent : du numéro d'équilibriste à la leçon de slalom, de l'édification subtile de châteaux de cartes défiant les lois de la pesanteur à l'art de l'empilement du bric et du broc, l'œil ne sait plus où se tourner. Il s'arrête néanmoins devant le tableau plus paisible des travaux des champs, pour être tout de suite happé par de gigantesques panneaux publicitaires montés sur des armatures métalliques, vantant là la dextérité des voitures japonaises et un peu plus loin la sécurité des camions américains. Quelques parcelles de fleurs - des chrysanthèmes - ou de légumes résistent encore à l'envahissement des immeubles qui rognent peu à peu l'espace dédié à ces cultures. A l'approche d'Hanoï, les concerts de klaxons se font plus sonores et l'amalgame de vélos, bus, scooters devient plus compact.
Nous rejoignons notre hôtel situé au coeur du vieux quartier, non loin du lac Hoan Kiem appelé aussi « Lac de l'épée restituée » en souvenir d'une célèbre légende. Remontant à l'époque des Ming, ce récit raconte la libération du Vietnam du joug chinois par les pouvoirs d'une épée magique. Un pêcheur et un chef de guerre la reconstituèrent et elle redonna courage et détermination aux soldats. Après cet épisode victorieux, le nouveau roi fut sommé par une tortue d'or surgie au milieu du lac de rendre l'épée.
Puis c'est l'immersion dans cette ville grouillante et bruyante où l'essentiel de la vie semble se dérouler sur les trottoirs. Encombrés de marmites fumantes où l'on devine ici des crabes, là des nouilles, des fritures où grillent des nems ou des beignets, des tabourets où tout un chacun s'installe à toute heure du jour pour manger ou discuter, ces quelques dizaines de centimètres sont envahis dès 8 heures le matin et jusqu'à près de 22 heures le soir, 7 jours sur 7. Il est vrai que la vie en ville s'organise autour du magasin qui occupe systématiquement le rez-de-chaussée. Les façades sont étroites mais les maisons profondes. Le premier étage est réservé traditionnellement aux personnes âgées, qui prennent le plus grand soin des oiseaux en cages et des bonzaïs ornant les balcons entre deux fils à linge. Ces habitations abritant plusieurs générations, où les grands-parents gardent les petits-enfants, perdent du terrain face à l'influence grandissante d'un mode de vie plus individualiste tel que nous le connaissons, surtout dans cette capitale de plus de 4 millions d'habitants.
L'éclairage public est rudimentaire et surtout les innombrables câbles ressemblent davantage à une grosse pelote de laine qu'à un système bien ordonné. Les très nombreux arbres bordant les rues servent de pylônes électriques mais offrent aussi l'avantage de donner un peu de fraîcheur dans cette moiteur frôlant les 35°C. Un autre moyen d'y échapper est d'acheter des petites bananes ou des ananas tranchés aux nombreuses marchandes ambulantes qui transportent sans relâche leur lourde palanque aux extrémités chargées de fruits. En poursuivant notre promenade dans le dédale de rues aux noms énigmatiques qui se confondent si vite dans nos têtes peu habituées aux sonorités d'ici, nous tombons sur un marché alimentaire où se côtoient les longs couteaux de boucher, les restaurants de plein air, les étals de légumes, de viandes et de poissons. Tout cet amoncellement de nourriture culmine à 50 centimètres à peine du sol quand les paniers ne sont pas directement à hauteur des pots d'échappement.
Un peu plus loin, c'est la panoplie complète d'un coiffeur qui trône au milieu du trottoir, sans client ni propriétaire.
Chaque rue conserve une spécialisation par type de marchandise : rue des objets de culte avec ses dorures clinquantes et ses bouddhas replets, rue des couronnes de fleurs, rue des lunettes. Mais les identités d'origine se retrouvent parfois uniquement dans ces fameux noms aux consonances si proches les unes des autres : ainsi il y eut jadis la rue des haricots, la rue des clous, la rue des bambous etc. Bien sûr il y a encore les cordonniers, les tailleurs, les épiciers mais il semble cependant que les objets manufacturés supplantent l'artisanat d'autrefois.
Notre guide nous indique qu'il est très difficile de connaître le vrai salaire d'un vietnamien tant il peut cumuler d'emplois mais aussi tant le marché noir est florissant...
Les habitants d'Hanoï semblent avoir fait leur la maxime « La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt ». En effet, dès le petit matin, les bords du lac se peuplent de sportifs de tout poil.
Les uns sont adeptes du volant au pied ou du badminton et évoluent sur des terrains aux limites insoupçonnées en plein jour. Les autres leur préfèrent ce que nos yeux d'occidentaux apparentent à de la gymnastique : le Taï Shi Chuan. Abscons au premier abord, semblant se diriger vers des ombres invisibles, ces mouvements font en réalité partie d'un art martial, pratiqué autrefois par les guerriers pour développer leurs qualités de concentration, de calme et d'équilibre. Ce combat imaginaire se fait le plus souvent en musique, les gestes accompagnant en parfaite harmonie les rythmes des instruments traditionnels. Un peu plus loin, des jeunes lui ont préféré une séance d'aérobic sur des tempos plus cadencés.
A cette heure, il est difficile de reconnaître le visage d'Hanoï : les trottoirs sont vides, la foule bruissante et klaxonnante n'est plus, un calme étrange a envahi la ville, renforcé par ces centaines de pantins animés d'un même mouvement lent et coordonné.
En fin de matinée, nous nous octroyons une halte au fast food façon vietnamienne : après l'escalade de cinq étages n'autorisant le passage que d'un pékin à la fois, nous nous serrons autour d'une table à la propreté douteuse. Ici le nem a remplacé le hamburger, quelques herbes, la salade.
Puis nous sillonnons le Hanoï historique traversant allègrement les siècles et les croyances.
La pagode au pilier unique constitue une porte d'entrée intéressante dans le monde des légendes. Au XIème siècle, le roi Ly Thaï désespéré de ne pas avoir d'enfant mâle, vit en songe la déesse Quan Am figure bouddhique dont le nom signifie « à l'écoute des lamentations de la vie ». Elle se tenait assise sur une fleur de lotus et lui tendait un jeune garçon. A la suite de ce rêve, le roi épousa une jeune paysanne, eut un héritier et pour remercier la déesse, lui fit édifier ce pagodon en forme de lotus.
Le pilier n'est plus celui d'autrefois : la maçonnerie brute sans ornement paraît anachronique et vulgaire en contradiction totale avec cette évocation du monde des dieux.
Non loin de là, saut à travers les âges pour traverser une immense place vide et austère à l'extrémité de laquelle se dresse un bâtiment qui l'est tout autant. Il s'agit du tombeau de l'oncle Hô comme le nomment les Vietnamiens, gardé nuit et jour. Une ligne de démarcation est elle aussi surveillée. Ce mausolée, dans le pur style de l'architecture communiste à la soviétique, fut construit en 1975 à l'emplacement où, en 1945, Hô Chi Minh, à la tête du PCR fit son discours sur l'indépendance du Vietnam. Devenu aujourd'hui un lieu de pèlerinage, il abrite la dépouille embaumée du « père de la nation ». Ses dernières volontés n'ont ainsi pas été respectées : il souhaitait en effet être incinéré et voir ses cendres réparties dans trois urnes placées au sommet des trois collines du pays.
Nous flirtons avec une autre période de l'histoire, celle de la colonisation avec son architecture aux lignes droites et aux couleurs jaunes. De nombreux bâtiments de cette époque ont trouvé une seconde vie abritant là, le siège du parti communiste, ici le palais présidentiel.
Nous revenons à un culte différent en entrant dans le domaine du temple de Quan Thanh, XIème siècle, niché au nord de la vieille ville, sur les berges du lac Truc Bach. Quelques bancs et un espace arboré préparent au recueillement. Un étudiant crayonne. Ici est célébré Huyen Thien Tran Vu, le génie de la guerre et protecteur du pays. Sa statue, d'un noir de geai, le représente armé d'une épée et accompagné d'un serpent et d'une tortue, signe de longévité.
A l'intérieur du temple, chaque point cardinal est matérialisé par une couleur à laquelle correspond un élément du monde : ainsi au nord réside l'esprit malfaisant associé à la couleur noire ; l'est est le siège du culte des ancêtres symbolisé par le blanc ; l'ouest est le monde des vivants baigné par la couleur rouge ; enfin au sud se dresse l'esprit bienfaisant représenté par le vert.
Journée de contrastes : nous regagnons la clarté et la foule pour rejoindre une autre pagode nommée Tran Quoc et située sur un îlot du lac de l'ouest ou Ho Tay, le plus grand des sept lacs d'Hanoï. Son histoire remonterait au VIème siècle, mais son architecture actuelle date du XVIIème. Elle évoque une immense pièce montée formée de plus de dix plateaux. Ici tous les cultes semblent s'être donnés rendez-vous : vous pouvez aussi bien prier Bouddha et ses disciples, vous recueillir devant les statues des trois déesses symbolisant l'eau (blanc), le ciel (rouge) et la montagne (vert) ou invoquer vos ancêtres. Le trait d'union se fait au travers des couleurs : le rouge et le doré prédominent mais également via les offrandes, pratique commune à ces cultes. Même les bonzaïs des petites cours s'intègrent à cette spiritualité : en effet beaucoup d'entre eux appartiennent à la famille du pamplemoussier et portent des fruits jaunes et découpés appelés « mains de bouddha ». Il n'y aura décidément que le néophyte occidental pour être quelque peu désorienté devant tant de piété et ne sachant plus à quel saint se vouer ! Il pourra néanmoins se consoler en brûlant quelques bâtons d'encens : mais attention, il devra respecter la hiérarchie suivante : un bâton signifiant « je visite », trois bâtons « je prie pour un évènement particulier », cinq bâtons « je prie pour tous ».
Pour achever le voyage dans le temps et les cultures, nous voici maintenant devant le temple de la littérature appelé aussi « Van Mieu ».
Lui aussi édifié au XIème siècle, il accueillit les disciples de Confucius et l'école des mandarins. Un portail majestueux se dresse à l'entrée Sud. Il se compose de trois niveaux : la terre et les hommes, le ciel et la sphère des animaux fabuleux : le phénix (la pureté) - la tortue (la longévité) - le dragon et la licorne. Deux rangées d'arbres séculaires bordent l'allée centrale menant à la porte du soleil et ses quatre piliers blancs symbolisant la ville d'Hanoï. La traversée d'une seconde cour et d'un pavillon nous conduisent devant des bassins de formes carrées bordés de nombreuses stèles dont la base est constituée d'une tortue. La lumière se reflétant dans l'eau les baigne ainsi tout au long du jour.
Ces stèles, au nombre de 82, représentent chacune un mandarin suprême ayant exercé sa fonction de guide du peuple selon les préceptes de Confucius. Ce dernier, philosophe chinois du Vème siècle avant JC est porteur d'une doctrine fondée sur le perfectionnement moral de l'être humain. Quelques éléments pour approcher le contenu de cette philosophie : à la question « Qu'est ce que la bienveillance et qu'est ce que le savoir ? », Confucius répond que « c'est s'aimer soi-même et se comprendre soi-même » et donc « appliquer aux autres ce que l'on souhaite pour soi-même ». Ainsi le mandarin suprême ne gouverne pas pour le pouvoir mais pour guider le peuple afin de le rendre heureux. Quelques paraboles permettent également d'illustrer la pensée de Confucius. Ainsi à l'homme qui pêche mais qui ne prend pas de poissons, l'attitude respectable est non pas de lui donner de l'argent mais de lui procurer des appâts pour qu'il continue son travail. Vis-à-vis de l'homme qui se noie, la position sage consiste, non pas de se précipiter à son secours sans être sûr de ses capacités à nager ou de sa force à pouvoir le ramener sur la rive, mais à lui fournir un moyen de s'accrocher et de l'aider à revenir sur la berge.
Le temple de la littérature fut donc un centre intellectuel et spirituel, dédié à l'enseignement de cette doctrine. D'abord réservé à la famille royale et aux grands mandarins, l'école devint accessible au peuple tout entier, selon le principe de la méritocratie. Pour devenir un bon guide du peuple, les prétendants à la fonction suprême devaient passer un concours très difficile comportant de nombreuses épreuves dont la composition de poèmes, la résolution concrète de conflits et un entretien avec le roi.
Nous contemplons les statues massives de Confucius et de ses quatre principaux disciples abritées par un long bâtiment en bois de fer richement décoré et supporté par quarante piliers. Des offrandes leur sont encore à ce jour déposées. Là aussi les couleurs dominantes sont l'or et le rouge, teintes royales.
Juste derrière les statues, des sons nous parviennent : un concert de musique traditionnelle débute. Les instruments sont pour le moins originaux : sorte de guitare à corde unique, xylophone en bambou, grelots ou encore modèle de la famille des flûtes de pan tenue à l'horizontale et dont les sons sont émis par les battements des mains devant les ouvertures. Sérénité absolue.
Nous achevons cette riche traversée du temps et de la culture vietnamienne par le théâtre des marionnettes sur l'eau. Quarante minutes pendant lesquelles Chu Teu, le narrateur, nous conte à la fois des scènes de paysannerie mais aussi certaines légendes peuplées d'animaux fabuleux. Le spectacle est rythmé par des chants, des instruments traditionnels et par les entrées et sorties des multiples personnages mentionnés par le récit.
Après une nuit à l'hôtel, nous abordons le musée ethnographique, financé en partie par la France. Magnifique réalisation où l'on aurait aimé passer plus que les deux heures accordées... A l'intérieur, la présentation de la diversité culturelle des ethnies est illustrée par de nombreux objets du quotidien, des vêtements, des techniques de tissage, des habitudes alimentaires. Une partie est également consacrée à la vie sous Ho Chi Minh avec une certaine objectivité ce qui peut paraître surprenant. A l'extérieur, les différents habitats des ethnies sont construits grandeur nature : maisons sur pilotis, maisons très longues ou encore très hautes...
Puis nous quittons Hanoï direction le Nord Est du pays. Le long de la route principale se pressent des villes-rues comme si ces lignes droites de bitume véhiculaient le sang nécessaire à la vie. Des artisans de tout acabit étalent leur travail à la vue des automobilistes pressés sous les branches déployées des badaniers ou des flamboyants. De nombreuses briqueteries ont essaimé çà et là délivrant le matériau de construction principal des maisons. Seuls les murs de façade sont recouverts d'un enduit de couleurs vives tirant sur le fluo. En effet, le Vietnamien est doué d'un grand sens pratique : inutile de décorer des murs sur lesquels viendront s'accoler d'autres maisons ! Sur les toits, des bonbonnes métalliques servent de réserves d'eau : la hauteur permet de délivrer une pression suffisante pour la douche.... Entre ces fourmilières, s'étendent à perte de vue, des rizières où s'égrènent vaches et buffles, canards blancs, coqs et poules. Des paysans s'activent à l'irrigation des parcelles : équipés d'écopes à cordes, ils répartissent la quantité d'eau nécessaire à la culture du riz.
Le ballet des deux-roues chargés de marchandises ne s'est pas interrompu.
Premier arrêt au cœur d'un petit marché sommaire où s'échangent vêtements et fruits entre des tas de détritus. Oranges, noix de coco et sa bogue verte, fruit du jacquier, dont l'épiderme est orné de petites aspérités triangulaires et régulières, pastèques mais également de nombreux légumes ornent les étals branlants. Un peu plus loin, halte salutaire pour estomac criant famine. Au menu : pousses de bambous et aubergines au vinaigre, porc grillé aux graines de sésame, morceaux de bœuf et ses oxalis, pousses de patates douces agrémentées d'ail, omelette aux herbes et riz. Pour la digestion, un thé vert particulièrement amer est servi mais il reste plus appétissant encore que l'alcool de riz contenu dans ces bocaux trônant sur l'étagère où barbotent cobras, scorpions ou autre bestiole tout aussi sympathique.
Nous reprenons la route. Peu à peu, le paysage devient plus vallonné. Des champs de thé vert courent sur les pentes douces. Ces arbustes sont régulièrement taillés, les feuilles tendres sont cueillies à la main puis séchées. Le summum du raffinement était paraît-il de faire manger ces feuilles de thé aux ruminants puis de les tuer pour en extraire l'élixir de thé de leur estomac...
Il existe quatre sortes de thé au Vietnam : le thé vert, le blanc, le jaune et le noir. Le thé blanc pousse à une altitude plus élevée. Le jaune est lui, parfumé avec des fleurs de lotus séchés. Les couleurs et la texture de la terre se sont également modifiées : ici le sable prédomine, des carrières sont creusées pour l'extraire et fabriquer des matériaux de construction.
Nous arrivons à Ha Giang où nous rejoignons notre hôtel aux couleurs bleu ciel. Un banian aux feuilles larges et coriaces, d'un vert clair apporte un peu de fraîcheur dans l'atmosphère encore lourde. Un bougainvillier mauve, des bonzaïs de ficus et d'autres arbres sont disposés tout autour de la cour. Le soir tombe, des cohortes de moustiques s'agitent en tous sens. Un peu plus tard, c'est au tour des lucioles : leurs mouvements rapides éclairent la pénombre de points luminescents éphémères. Une jeune fille vient échanger quelques mots en anglais. Son prénom correspond à celui de la bourgade « Giang » ce qui signifie « eau », son frère se nomme « Son » qui veut dire « montagne ». Ainsi certains prénoms font directement référence à des noms communs, souvent d'éléments naturels. Nuit bruyante et sommeil agité.
Une heure de bus nous sépare du point de départ de la randonnée. Nous longeons une rivière bordée de bananiers dont les stipes chargés s'allongent vers les flots, presque à portée de main. Çà et là, des roues à godets tournent sans relâche emportant au passage l'eau nécessaire à la culture du riz. Rassemblement des troupes autour de petites tasses de thé vert, très fort et presque froid. Les porteurs sont là, certains fument la pipe à eau ; d'autres trinquent, un verre d'alcool de riz à la main. Des enfants tournent autour de nous, très intrigués par le matériel sophistiqué que chacun emporte. Deux petits amoureux jouent sur un vélo démesurément grand.
C'est parti. Après quelques centaines de mètres sur la route goudronnée, nous obliquons vers un chemin. La montée est rude, il fait chaud, quelque chose comme 36°C. De temps à autre un air de vent agite les palmiers et sèche un peu la sueur qui s'empresse de perler à nouveau quelques secondes plus tard. Le regard est attiré par les éclats de micas dont le sable rouge est parsemé, ils reflètent et amplifient les rayons filtrant des nuages et en renvoient une lumière intense et irisée. A la première halte, nous découvrons ce magnifique sourire qu'arborent souvent les jeunes filles et les femmes vietnamiennes. Celles-ci appartiennent à l'ethnie des Mongs bariolés que nous retrouverons un peu plus loin au cours de notre voyage. D'autres pauses désaltérantes permettent de mieux apprécier la beauté des paysages, de détailler ces plantes nouvelles comme le gingembre ou le kapokier, d'admirer de près l'intrigante fleur de bananier.
Après quelque deux heures trente de montée, nous parvenons à un col derrière lequel se niche un village. Si les constructions s'intègrent si bien aux tonalités des paysages avoisinants, c'est que les matériaux de construction sont 100% naturels : les feuilles de palmiers et de bananiers pour le toit, les bambous pour les clôtures souples et basses, les essences de bois des forêts alentours pour les solides piliers et les planchers.
Des petits enclos aux formes variées délimitent les espaces de cultures légumières, à l'abri des animaux domestiques ou des prédateurs. Des poules et des canards picorent en toute liberté, de petits cochons noirs mais aussi des buffles se tiennent dans l'ombre des bâtiments.
Le sol de la maison d'accueil est en terre battue. Il y fait sombre mais bien plus frais qu'à l'extérieur. Il semble que tous les enfants du village se soient donnés rendez-vous ici justement.
Les petites filles sont déjà coquettes : elles portent souvent des colliers de perles ou d'argent. Hormis ces bijoux, les autres fantaisies que l'on peut voir se situent au niveau des sandalettes en plastique. Au- dessus du modèle de base en plastique blanc, vous trouvez celles avec incrustations de papillons roses ou de fleurs stylisées jaunes ou bleues...
Le pique-nique se déroule sur les nattes colorées. Les mangues bien mûres sont particulièrement appréciées. Après la séance photos ou aération des doigts de pieds selon les priorités, nous repartons. Le soleil s'est levé et renforce encore les contrastes des camaïeux de verts des arbres ou du riz, et l'ocre rouge de la terre. Sur ces paysages gorgés de lumière règne une atmosphère de calme et de paix, renforcée par ces tableaux idylliques : les buffles en train de paître ; cette famille se promenant abritée derrière une ombrelle.
Voici qu'apparaît l'arbre mythique de la route des épices : le cannelier. Ses feuilles ressemblent un peu à celle du laurier mais son écorce ne s'enroule pas comme dans mon imagination.
Nous poursuivons notre route au travers de ces rizières patiemment sculptées et cultivées, nous observons quelques travaux des champs, des femmes surtout. Les rizières sont irriguées ici par les eaux des moussons. Chaque plateau surélevé sert de réservoir et l'eau s'écoule par un réseau de brèches ou par des rigoles de bambous grâce à la gravité. Nous passons à côté d'une maison isolée où le grand-père nous fait le salut militaire. Une petite turbine abritée par des feuilles de bananier tourne dans le courant d'eau situé à proximité. Cela permet d'alimenter une ampoule ou deux.
Le soleil rougeoie et commence à décliner lentement. Les derniers feux donnent à cette végétation touffue et verdoyante un charme fabuleux. Ce disque rond et pâle accroché au ciel et ces lianes luxuriantes du premier plan impriment ma mémoire et me font penser à un tableau du Douanier Rousseau. Un peu plus loin un hameau. Puis le chemin se prolonge en dalles de béton... un village plus conséquent apparaît, annoncé par quelques vélomoteurs pétaradants sur lesquels de jeunes hommes se dressent fiers comme des coqs. Sans se donner la peine de sourire, ils vous regardent droit dans les yeux, mi-méprisants, mi-indifférents. Nous repérons une rivière en contrebas pour nos ablutions futures.
Puis nous nous installons à l'étage d'une belle maison sur pilotis composée d'une première pièce aérée où les cuisiniers s'activent déjà pour le repas du soir, puis d'une salle tout en longueur au plancher en lattes de bambou sur lequel sont disposées nos nattes pour la nuit. Des ouvertures rectangulaires font entrer la lumière et seront fermées la nuit par des volets de bois. Il faudra également installer les moustiquaires aux piliers de bois qui soutiennent la maison. Avant que le soleil ne disparaisse nous filons nous glisser dans l'eau tiède. Ce bain réparateur ferait presque oublier la fatigue de cette première journée de marche. La profusion du souper achève de nous fortifier : frites à l'ail en apéritif puis rouleaux de printemps, porc grillé, salade de fleurs de bananiers, bœufs aux oignons, cristophine et pour faire glisser le tout, le fruit du dragon (Thanh Long) à l'écorce rose foncé et à la chair blanche piquetée de graines noires.
Après quelques palabres, chacun se prépare pour la nuit, la première sous cet habitat. Des hôtes insoupçonnés se sont invités sous le balcon : un concert impromptu de coassements sonores se prolonge des heures durant. Le jour filtrant des volets de bois nous réveille les uns après les autres. Le carburant est prêt. Parfumé au citron ou au jasmin, le thé fera partie du rituel quotidien. Les gourdes remplies et les jambes fraîches, nous jetons un dernier regard sur l'architecture simple et confortable de notre abri et sur les hibiscus d'un beau rouge vif. Notre départ est hâté par le retentissement d'instruments de musique (un gong ?) au loin : un cortège funéraire s'avance à travers les rizières. Par discrétion, nous devons nous éloigner. Nous sommes parmi l'ethnie des Tay. A l'école, tous les enfants sont sagement alignés, un calot blanc sur la tête. Nous retraversons le village de Tân nam, puis la rivière aperçue la veille pour nous élever à travers les chemins pentus. Pas un souffle de vent ne vient renouveler l'air pesant, saturé de poussière ocre rouge.
A chaque pas, une découverte. Tout ce que nous connaissons déjà transformé, prêt à consommé est ici à l'état naturel : ainsi les arachides, ces frêles feuilles en forme de trèfle ou le teck, cet arbre aux fleurs blanches et au port majestueux tant exploité pour construire nos terrasses ou nos salles de bains... Nous reconnaissons le jacquier et ses gros fruits boursouflés, aperçus sur un marché. Là, en face, nous indique notre guide, c'est la forêt sacrée au sein de laquelle personne n'est autorisé à couper du bois car c'est le repaire des esprits. Il nous raconte également la survivance d'une étrange tradition. Avant de construire une maison pour s'installer, un jeune couple doit demander l'avis du chaman sur l'emplacement choisi. Celui-ci lance alors trois grains de riz à l'endroit désigné. Si le lendemain les grains n'ont pas été attaqués, cela signifie que les esprits sont favorables. Une grande solidarité et une bonne entente règnent en général au sein des villages : ainsi en cette occasion, de nombreux villageois participent à la nouvelle construction.
Nous rencontrons un papa et son jeune enfant, tous deux très souriants; des jeunes filles déménageant des vêtements sur une palanque. Puis, une femme gardant des buffles tout en cousant un panier annonce un second village où nos porteurs achèteront de toutes petites bananes. Un peu plus loin, nous saluons des femmes qui piochent vaillamment le sol pour déterrer un tuyau d'eau qui fuit. Toujours ensemble, toujours avec le sourire.
Juste avant de quitter le village, nous rencontrons une adorable vieille femme. Elle arbore fièrement ses 72 printemps et un large sourire qui laisse apparaître la noirceur des gencives frottées au bétel depuis si longtemps. La séance photo semble lui plaire particulièrement et le village retentit de son rire de petite fille. On ne peut nommer le bétel sans évoquer la légende qui s'y attache. Ainsi au temps du roi Hung, vivaient deux frères Tan et Lang qui se ressemblaient étrangement. Ils perdirent leurs parents très tôt et vinrent alors trouver le sage taoïste de la famille des Luu comme le veut la tradition. Le maître avait une fille de leur âge qui voulut épouser le frère aîné, Tan. Peu à peu l'époux se détacha de son jeune frère. Lang en souffrait. Un incident survint, aggravant encore sa peine : rentrant un soir des champs, Lang pénétra le premier dans la maison où régnait l'obscurité. Sa belle-sœur le prenant pour son mari l'accueillit à bras ouverts. Tan arrivant sur ces entrefaites en conçus d'injustes soupçons. Lang, n'en pouvant plus, s'enfuit un matin de très bonne heure. Traversant bois et fourrés, il arriva sur le bord d'une rivière. Epuisé, n'ayant point songé à emporter quelques vivres, il se laissa tomber sur le sol et se mit à pleurer. La nuit tomba, une rosée froide imprégna son corps et il mourut sur la berge. Les génies, le voyant mort de tant d'amour, le changèrent en un rocher. Le remords envahit le cœur de Tan et une inquiétude lancinante s'empara de lui. Un matin, n'y tenant plus, il laissa sa jeune femme endormie et partit droit devant lui. Pas la moindre trace. Il marchait, sans repos. Epuisé, affamé, il parvint au pied d'un rocher solitaire. Il le gravit, espérant de là-haut apercevoir quelqu'un. L'escalade eut raison de ses dernières forces et il mourut en embrassant la pierre de ses bras. Les génies le changèrent alors en un arbre droit et svelte.
Seule à la maison, l'épouse de Tan se désolait. Elle acquit bientôt la certitude que Tan était parti à la recherche de son jeune frère. Alors, elle se mit elle aussi en quête du fugitif. Elle marcha longtemps, longtemps. Un soir, vaincue par la fatigue et la faim, elle parvint à un rocher isolé que surmontait un arbre. La jeune femme embrassa le tronc de l'aréquier et mourut dans cet ultime effort. Alors les génies la transformèrent en une plante grimpante, la liane à bétel. A quelque temps de là, une terrible sécheresse s'abattit sur le Vietnam, brûlant toute la végétation. Seuls l'aréquier et la liane à bétel survécurent. Le roi Hung se rendit lui-même sur les lieux pour constater ce prodige. Emerveillé, il fit cueillir une noix d'arec et des feuilles de bétel qu'il mâcha. Il en trouva la saveur agréable et comme un jet de salive tomba sur le rocher calcaire, il fut surpris de la teinte rouge qu'il vit apparaître. C'est de cette lointaine époque que date l'usage de la chique de bétel et de la tradition de l'offrir pour les mariages, symbole d'une union qui se perpétue jusque dans la mort. L'ensemble des ingrédients est gardé précieusement dans des petits coffrets. Sur la feuille de bétel, il faut déposer une goutte de chaux, la noix d'arec et un morceau d'écorce de jambosier qui servira de gomme à mâcher. Ensuite, la feuille est enroulée et prête à être ingurgitée. Un peu d'eau est nécessaire pour rendre le mélange homogène. Elle sera ensuite recrachée. Le chewing gum est maintenant parfaitement constitué et peut distiller son amertume.
Nous poursuivons notre route à travers rizières, forêts et villages, le rythme de la marche permettant de saisir un instant le pouls de cette vie paysanne. Le personnage du chaman nous intrigue. Quelques bribes sur son compte ont été distillées au cours de la journée. C'est une sorte de sorcier, mémoire des peuples des montagnes, livre ouvert des rites ancestraux et des usages des plantes. La charge se transmet de père en fils depuis la nuit des temps. Nous voulons en savoir davantage mais il nous faudra patienter encore.
Une odeur suave envahit soudain l'atmosphère... c'est celle du longanier : ses fruits ne payent pas de mine avec leur coque brunâtre accrochée à une brindille. Une fois ouverte, s'échappe un globe blanc dont l'aspect et le goût se rapprochent de ceux du litchi. Un délice bien rafraîchissant. Plantation de manioc et leçon de choses : Minh déterre un plant pour nous montrer les tubercules accrochés à la racine de l'arbuste.
Montées et descentes en pente douce se succèdent au cœur de cette chaleur moite et étouffante. Le climat semble particulièrement favorable aux volatiles de tout poil : canards, poules et autres gallinacés pullulent. Leur nombre est impressionnant. En toute fin de matinée, nous faisons halte chez une famille qui nous accueille pour le dîner. Maison sur pilotis entourée d'enclos et d'abris pour les cochons et les chèvres. Toits en palmiers. Nous nous déchaussons avant d'accéder à l'étage. Le parquet est particulièrement beau, d'un éclat poli et doux au toucher. Même composition : deux grandes pièces prolongées par des terrasses. Une jeune fille assise en tailleur coupe des rondelles de manioc destinées à la fabrication d'alcool ou à la nourriture des cochons. Un jeune homme se tient debout de l'autre côté de la terrasse et tranche des tiges de bananiers puis les pilent dans un mortier. Cette bouillie servira également de ration pour les cochons.
La pièce de vie est meublée succinctement : un berceau, deux grands lits, une petite table basse et un meuble supportant à la fois l'autel des ancêtres... et la télévision. Les vêtements, les nattes et tout le matériel sont rangés dans les cases aménagées sous le toit. Grands-parents, parents, enfants : tous vivent sous le même toit. Pourtant, il est bien difficile de leur donner un âge, il semble même que l'état « intermédiaire » entre la jeune femme et la personne âgée soit fugace tant on rencontre peu de femmes que l'on qualifierait d'âge moyen.
Dans la grande pièce, une femme allaite son enfant, une autre tente de lui donner un peu de viande. Si les jouets sont rares, les enfants profitent d'une présence maternelle très forte.
Les nattes sont étendues pour le repas, un petit cochon noir a été égorgé pour l'occasion. Nous assistons à loisir à la préparation des boudins et à la cuisson. Le porc grillé sera agrémenté notamment de pousses de papayes ramassées en cours de route par les porteurs.
Après le repas, c'est l'heure du feuilleton chinois à l'eau de rose, doublé en décalage et par une voix monocorde que le personnage soit masculin ou féminin. Ces épisodes semblent très populaires puisque nous les retrouverons très souvent dans nos haltes.
Nous reprenons la route en début d'après-midi. L'air s'est encore alourdi. Nous franchissons de nombreuses barrières de bambous au travers des chemins : elles délimitent les espaces pour les troupeaux. Nous entrons dans le territoire des Daos à tuniques. Le costume, partie intégrante de l'identité d'une ethnie, est le plus souvent porté par les femmes. Chez les Daos, il se compose d'une robe tunique noire bordée de rouge au niveau des manches, de la ceinture, du col et du bas du vêtement. Deux bandes rouges sont également présentes sur les côtés.
Nous croisons un grand- père que le guide semble bien connaître. Il est fier de nous présenter son petit- fils qui porte un bonnet chargé de médailles censées le protéger du mauvais œil. Des jeunes filles Dao descendent de lourdes poutres de bois sur leurs épaules. Un peu plus loin, nous passons près d'un homme affairé : il achève de tendre sur une toile une pâte blanche de faible épaisseur. Celle-ci se compose de riz et de feuilles de mûrier pour donner, une fois séchée, le fameux papier de riz.
La journée s'étire, la moiteur a transpercé les vêtements. Une rigole d'eau fraîche est à portée de gourde et de mains : arrosage collectif. Nous arrivons : chevaux et coucher de soleil sur la palmeraie. Des jeunes jouent au volley-ball sur un terrain poussiéreux : je les rejoins pour échanger quelques balles. L'orage gronde. Est-ce parce que le ciel s'est obscurci que la maison sur pilotis paraît bien plus sombre que celles déjà vues ou est-ce l'essence de bois et la proximité de la végétation qui donne cette impression ?
Nous installons nos nattes : nous sommes près de l'âtre et de la porte : ce n'est pas la position la plus tranquille. Ce soir, purée maison à l'ail ... pas très exotique mais tellement bon. La nuit sera agitée : l'orage a éclaté en même temps que les sanglots d'un enfant malade que sa mère n'arrive à calmer qu'après de longues allées et venues. Puis c'est le néon qui joue au stroboscope dans un bourdonnement d'essaim de guêpes. Dès 5h, les hôtes s'affairent dans un va-et-vient incessant. Pour le petit déjeuner, ils nous ont préparé des crêpes à la banane, délicieuses. Le lever sera pourtant difficile malgré ces odeurs appétissantes.
Ce sera une journée de marche plus courte, essentiellement de la descente, à travers champs et bois. Nous croisons un système ingénieux de décorticage du riz par la force de l'eau : un tuyau de bambou canalise l'eau ruisselante et se déverse dans un manche creusé. Le poids de l'eau fait monter le pilon situé à l'autre extrémité. En descendant, le manche se vide et fait descendre le pilon qui retombe sur le riz contenu dans un mortier et ainsi de suite. Un bruissement d'eau, nous arrivons à une cascade.
C'est l'effervescence : des jeunes gens creusent la pierre pour faciliter l'écoulement de l'eau lors des crues. Un peu plus haut, une forge où s'appliquent deux gaillards, l'un à l'activation du soufflet, l'autre à l'élaboration de burins nécessaires au percement des roches en contrebas. Un astucieux escalier, taillé dans un gros bambou permet de franchir aisément les différences de niveaux. A quelques pas, nombreux sont ceux qui participent à la construction d'un bâtiment public, en bois clair. Les uns scient, les autres rabotent, d'autres encore mesurent ou ajustent les planches. Les outils sont rudimentaires, le mètre un morceau de bambou. Tous ces travailleurs lèvent le nez pour nous voir traverser la rivière à pied, guettant certainement une glissade ou une perte de cargaison qui les auraient distraits. Heureusement pour nous, tout se passa sans encombres. Passés sur l'autre rive, nous remontons. Des blocs erratiques de pierres grises ont échoué çà et là et ponctuent le paysage. En face, les flancs des collines ne sont pas assez exposés pour pratiquer la culture en terrasse. C'est la culture sur brûlis qui est encore adoptée au vu des pentes calcinées.
Les arbres sont coupés à la saison sèche et les abattis brûlés, ensuite ont lieu le semis, la plantation sur les cendres. L'essart ainsi obtenu n'est ni irrigué, ni labouré et peut être exploité quelques années, parfois une seule, avant d'être laissé au repos.
Une jeune femme empruntant le même chemin que nous entame la conversation. La langue est une barrière mais avec les gestes nous parvenons à échanger. De nouveau des rizières et des buffles. Nous arrivons à la bourgade de Quang Nguyên en fin de matinée. Une maison sur pilotis, propre et accueillante nous ouvre ses portes. Le repas du midi se compose d'un bouillon de nouilles, d'aromates et d'œufs. Sieste et massages occupent une bonne partie de l'après-midi puis nous déambulons dans la rue principale du village qui dispose d'équipements plus sophistiqués. En effet, en plus de l'école, on trouve un dispensaire et un bureau de poste et de téléphone, devant lesquels, comme devant tout bâtiment public, flotte le drapeau rouge à l'étoile jaune. Des petites boutiques, un boucher, un moulin électrique bordent ce village-rue.
En contrebas, au milieu de la rivière, un camion s'enlise dégageant un épais nuage noir. Un peu plus loin, des femmes, l'eau jusqu'aux genoux, lèvent un filet de pêche. Des grappes d'enfants jouent, se bousculent et crient. La plupart salue les étrangers du sésame « Hello ». Retour au bercail et discussion animée autour de chips de crevettes suintant de graisse. Notre guide expose sa vision de la société. Une société régie par les équilibres du ying et du yang, où l'homme doit assurer son rôle et maintenir une autorité sur son épouse, où il est inconvenant qu'une femme gagne plus qu'un homme ou soit plus ambitieuse, où l'homme ne doit jamais perdre la face. Il indique ainsi qu'avant le mariage, la jeune fille veille à montrer son éducation à sa future belle-mère qui est particulièrement attentive au respect de la tradition et des bonnes manières. Ces dernières consistent aussi bien à savoir couper en petits morceaux la nourriture proposée qu'à respecter la place attribuée à la femme. En effet, sur un lit, la femme ne doit jamais s'asseoir à l'endroit où l'homme pose sa tête...
Surconsommation d'électricité, tout se coupe vers 19h30 après un copieux repas à base de chèvre. Tout le monde s'endort tôt et dans le plus grand calme : une journée sportive nous attend le lendemain avec quelque 9 heures d'efforts.
La marche d'approche, longue et brumeuse, se déroule sur des chemins de terre rouge en bon état. Nous attaquons les choses sérieuses après 2 heures. La température est fraîche et le brouillard épais ce qui offre l'avantage d'échapper aux sangsues qui n'auraient pas manqué de savourer le sang neuf mais l'inconvénient de ne pas profiter du nouveau paysage offert. Si les porteurs se soutiennent à l'alcool de riz, j'avale, pour ma part, à deux reprises un petit sachet de granulés, amers et sucrés. Indication thérapeutique du « Korean Ginseng », un bon coup de fouet. Aucune image de la traversée -pourtant exceptionnelle- de la forêt tropicale ne s'est imprimée dans mon esprit. Les yeux rivés au sol, je ne garde le souvenir que d'un dédale de troncs et de pierres plates, de terre ocre jaune virant à la boue à mesure que le brouillard se transforme en bruine.
Il y a bien quelques flashs qui subsistent : des fougères arborescentes, des lianes épiphytes, des conifères. Comme nous approchons de la frontière chinoise, un officier nous accompagne pour cette partie du chemin : il m'offre un bouquet, mince témoignage de la beauté de la flore croisée. Nous sortons de la forêt dense, il fait froid, ce qui explique également que la faune ne se soit pas davantage manifestée lors de notre traversée en forêt. Des villageois descendent également, ils sont pieds nus ! Les premiers arrivés ont allumé un feu. Dégustation de boules de riz au thon. Nous ne traînons pas et repartons pour une courte descente qui nous amène au gîte du soir, parmi l'ethnie des Nungs. De nouveau une belle maison sur pilotis. Une petite turbine toute proche ronronne dans le courant d'eau. Un coq est coursé pour le repas du soir. Nous nous installons près du feu et nous laissons emporter par le récit de Minh qui nous en révèle un peu plus sur le chaman. Son rôle est important et mystérieux : il a des pouvoirs de guérisseur acquis notamment grâce à une grande connaissance des plantes et de leurs usages mais il peut aussi avoir un rôle maléfique.
Il peut arriver par exemple, une fois par an, que le chaman d'un village désigne mentalement une victime et l'empoisonne. Le seul espoir de cette dernière est d'aller quérir l'antidote chez un autre chaman.
Les rituels notamment ceux de l'initiation, du mariage et de l'enterrement sont propres à chaque ethnie. Au cours de ces cérémonies , le chaman tient souvent un rôle majeur.
Chez les Dao à tuniques, les garçons sont initiés vers l'âge de treize ans. A cette occasion, tous les animaux que possède la famille doivent être tués et partagés avec les villageois. Cette pratique est coûteuse mais essentielle : l'initiation d'un garçon pour une famille vietnamienne est en effet une grande fierté car c'est lui sui sera le garant du culte des ancêtres. Ce dernier consiste notamment à se remémorer les faits et gestes des ancêtres sur neuf générations et à les prier.
Le mariage est également très codifié. Il dure trois jours. Le chaman intervient de nouveau : il prépare les mariés et animera la cérémonie. L'homme est isolé sur l'une des terrasses attenantes aux grandes pièces des maisons sur pilotis afin de méditer sur son sort futur. Il est drapé d'une étoffe de couleur jaune. Pendant ce temps, les familles des mariés et les villageois partagent un repas bien arrosé dans la grande pièce. Après cette journée, le jeune homme dort une dernière fois seul. Le lendemain, la mariée, revêtue du tissu jaune offert par le jeune homme, parcourt tout le village. La maison est prête : des jeunes filles accueillent les personnes sur le seuil de la porte principale et les invitent à chanter. Un bateau en feuilles de bananier est symbolisé sur le sol, les époux le traversent et se dirigent vers les chamans. La cérémonie peut commencer : les ancêtres sont honorés et la vie de futurs époux jusqu'à cet instant est détaillée devant l'autel des ancêtres. Puis les repas se succèdent. Le couple ira vivre entre trois et cinq ans chez les parents de la mariée puis retournera ensuite chez les parents du mari.
L'enterrement suit également un protocole particulier à chaque ethnie. De manière générale, la tradition est d'enterrer les morts dans des cercueils selon une géographie précise liée à la symbolique du dragon dont chaque partie du corps est représentée par un élément naturel comme la rizière ou la montagne. L'enterrement est un événement joyeux pour les personnes ayant atteint un âge honorable (70 ans) : elles vont ainsi rejoindre les ancêtres. La cérémonie est rythmée par les lamentations des pleureuses et par des musiques. Au bout de trois ans, les morts sont déterrés, les os nettoyés et conservés dans des boîtes et de nouveau enterrés, cette fois dans une autre partie du corps du dragon. Cela explique l'observation de tombes ou de stèles disséminées au sein des rizières ou des champs cultivés.
Le repas est servi dans une maison voisine. Les porteurs sont déjà bien échauffés par l'alcool de riz : c'est leur dernière nuit ensemble. Les « Tchu tchu coué » ou « tchin tchin » vont bon train. L'hôtesse fait également plusieurs fois le tour de notre groupe mais obtient moins de succès qu'avec les autochtones...que nous laissons à la fête pour regagner notre duvet. Le feu se meurt dans l'âtre, il ne fait pas bien chaud. Nous nous endormons bercés par le bruit de l'eau jaillissante et par les rires lointains. Réveil sous la brume puis nous repartons pour cinq heures de marche.
Les paysages se sont modifiés : ici le climat ne permet qu'une récolte de riz par an. C'est l'époque de la mise en eau des parcelles ou du repiquage. On trouve également des cultures de maïs ou de légumes. Les paysages sont splendides : maisons nichées au cœur des replis de la montagne, miroirs d'eau aux formes harmonieuses, étages infinis d'un palais naturel conduisant à la rivière en contrebas, palette complète de tons de l'ocre au vert le plus pâle.
Une paysanne lance par poignée l'engrais sous forme de grains ronds et blancs, contenus dans un large panier. Une jeune femme souriante, quelques légumes dans les bras, poursuit sa route dans l'autre sens. Nous croisons également l'ancêtre de la brouette, tout en bois : cadre, essieu et roue. Les femmes de l'ethnie des Nungs sont reconnaissables à leur corsage bleu, leur jupe noire et leur foulard à carreaux à dominance verte ou bleue.
Un chantier de construction de rizière : toutes les bonnes volontés s'y mettent et s'alignent le long du premier niveau délimité. Les outils sont sommaires : pioches pour les femmes, binettes larges et courbes pour les hommes, semelle de bois reliée à trois cordes pour évacuer la terre vers le bas.
Un peu plus loin, c'est séance de gymnastique à l'école communale. Des élèves sont également sagement assis devant des pupitres rudimentaires. Nous contournons la vallée pour continuer notre descente. Davantage de troupeaux : buffles, vaches à bosses et chèvres essentiellement. Forêt de jeunes pins. Nous apercevons maintenant la ville de Xin man, tout en bas. Le chemin est très fréquenté, notamment par des enfants. Pont suspendu au- dessus de la rivière, de petites criques invitent à la baignade mais il nous faut remonter jusqu'au village, tout là haut, il fait de nouveau chaud. Le trek touche à sa fin : nous remercions les porteurs après un dernier repas ensemble puis nous gagnons l'hôtel Gia Long pour une bonne douche presque tiède et une sieste dans un vrai lit. L'après midi passe très vite entre des échanges de badminton avec des jeunes rencontrés dans une cour, quelques pas dans les rues de la petite ville où les marchands ambulants tiennent le haut du pavé. Il paraît qu'il y avait un étal de viande de chien : nous nous sommes contentés d'un ravitaillement de baume du tigre, le médicament miracle ici. Même petit restaurant que le midi : choux ; liserons des marais, porc bien gras, boulettes de bœuf et une mangue en dessert. Malgré un coucher à une heure tout à fait raisonnable, nous ne pouvons trouver le sommeil que tard dans la nuit : notre chambre jouxte une pseudo discothèque...
Le lendemain, inauguration d'un autre moyen de transport : la jeep antique moyen le plus rapide pour rejoindre Bac hâ et son célèbre marché. Une quarantaine de kilomètres de pistes caillouteuses et boueuses nous retourne l'estomac. A cela s'ajoutent quelques frayeurs dues aux croisements de bolides fonçant à toute vitesse en contre sens ou à la conduite sportive de nos chauffeurs devant combattre l'épais brouillard avec des essuie-glaces actionnés à chaque mouvement par une pression de la main à la hauteur du volant... très pratique. Sur la route, nous rencontrons des paysans de l'ethnie des Hmong bariolés travaillant à l'araire le sol de parcelles pentues coincées entre d'imposant blocs de pierre noire. Des femmes jettent des poignées d'engrais que d'autres recouvrent à mesure. Les bébés accompagnent leurs parents, attachés dans leur dos. Des jeunes filles viennent à notre rencontre et se laissent photographier. Malgré des conditions de vie difficiles dans ces montagnes, elles ne quittent pas leur sourire. Leurs vêtements sont particulièrement hauts en couleurs et contrastent avec leurs pieds nus : un sous pantalon de couleur foncée, elles portent jupes et vestes brodées aux motifs détaillés.
Malgré les mêmes costumes, il semble que cette ethnie soit particulièrement cosmopolite : les types de visage sont très différents, certains s'apparentent plutôt aux mongols ; d'autres sont métissés. Après deux heures, nous sommes passés sur l'autre versant, nous dépassons Bac Hâ pour rejoindre une maison d'hôte un peu à l'écart. Le temps est plus dégagé. C'est une région au climat plus tempéré, favorable à la culture maraîchère et à celle de pruniers. Leur floraison est terminée, c'est le stade petit fruit. Copieux dîner dans un restaurant de Bac Hâ, envahi par des motards hollandais : pommes de terre à l'ail et à la tomate, poulet aux champignons, porc grillé et ananas.
Nous interrogeons Minh sur le pouvoir politique au Vietnam. Il semble que le communisme se soit assoupli depuis quelques années. Pour notre guide, c'est un bon système politique car son peuple a besoin d'être encadré : Etudier sans réfléchir ne sert à rien mais réfléchir sans étudier peut conduire au pire (sic.). L'Etat a financé de nombreux équipements : routes, écoles, dispensaires et suit un plan annuel par objectifs : x km de routes, x% de croissance, x% d'alphabétisation etc.
Balade digestive dans les environs : construction de canalisations, labours de rizière par des buffles, récolte de choux. Sur le chemin, des étudiantes en tourisme testent quelques formules en anglais. Elles nous invitent à boire le thé chez leur famille d'accueil et s'essayent au chant. Echange d'adresses et salutations. Un peu plus loin, c'est la sortie de l'école : les enfants sont loin d'être farouches et sont très contents de prendre la pause pour la photo et encore davantage de se voir sur les écrans des appareils numériques.
Là, une maison abrite un moulin à maïs : les épis sont stockés dans des casiers aérés et la meule les transforme en une farine blanc cassé. Retour au bercail pour une pause lecture et installation pour la nuit.
Orage nocturne et réveil aux aurores, la nuit aura été courte.
Départ en bus pour le marché situé à une vingtaine de kilomètres. C'est le point de rencontre de plusieurs ethnies-essentiellement des Hmongs bariolés- mais surtout de villageois de plusieurs vallées alentour. On y boit, on y mange, on y échange ou on y vend des produits de l'artisanat mais surtout on se rencontre, on se donne des nouvelles et pourquoi pas on discute des unions...Nous nous arrêtons en amont du marché ce qui nous permet d'observer les étapes de la culture du riz : de la pépinière - parcelle en hauteur où le riz est planté très serré- sont extraites des pousses qui seront repiquées plus espacées dans la parcelle du bas. Cette technique permet un meilleur rendement que le semis direct. C'est un travail de titan, long et fastidieux : l'échine courbée, les pieds dans l'eau, chaque homme pose un à un les plants de la culture nourricière. Une légende évoque l'importance que revêt cette culture pour le peuple vietnamien : c'est celle dite du « Banh Day » et du « Banh chung ». Dans des temps très reculés, le sixième roi Hung régnait sur le pays. Devenu vieux, il souhaitait trouver un successeur : mais lequel choisir parmi ses vingt-deux fils ?
Il choisit de les départager par un concours et leur demanda de préparer un mets précieux pour l'offrir comme offrande aux ancêtres. Celui qui aura apporté le meilleur sera placé sur le trône. Les princes rivalisèrent d'ardeur pour plaire au roi. Les uns s'en allèrent dans la jungle, les autres sur la mer. Cependant, Lieû, le dix-huitième fils, n'avait pas cette chance : il avait perdu sa mère très jeune et vivait seul sans conseiller ni serviteur. A trois jours de l'échéance, essayant de se remémorer les bons mets qu'il avait goûté, il tomba dans un demi-sommeil. Une déesse vint le visiter et lui dit : « Rien n'est plus immense que le Ciel et la Terre ; rien n'est plus précieux que le riz. Faisons deux pains. ». Tout en les façonnant elle expliqua : « Ce banh chung symbolise la Terre. Comme elle, il est de forme carrée et prend la couleur verte des plantes, des rizières et des forêts. Il doit être fourré de porc et de haricots qui représentent la faune et la flore terrestres ». Ensuite, elle fit cuire le riz à la vapeur, le pila et façonna un banh day de couleur blanche qui rappelait par sa forme la voûte céleste... A son réveil, Lieû suivit à la lettre les instructions reçues en songe.
Le jour de la fête du Têt arriva. Le moment des délibérations vint. Au milieu des mets exotiques tels que les rouleaux de paon, les pattes d'ourson, les foies de rhinocéros, les rustiques pains de Lieû faisaient piètre figure. Mais quand les examinateurs les eurent dégustés, ils ne purent retenir un « oh » admiratif. Le roi trouva leur forme très originale. Lieû expliqua toute la vérité et gagna le concours. Le roi le fit monter sur le trône en disant des pains : « Ils sont aussi bons que précieux car ils revêtent une signification particulière : ils expriment la piété du fils qui vénère ses parents comme le Ciel et la Terre ; ils renferment un profond amour du sol natal. En plus leur préparation n'est pas compliquée car fabriqués avec des denrées que chacun peut produire. »
Retournons au vingt-et-unième siècle pour retrouver les allées du marché. Elles sont boueuses, les étals croulent sous les étoffes, les laines de couleurs vives, les bijoux, les figurines. Des personnes âgées, pliées en deux, mendient. Des femmes discutent en groupe. Nous quittons la foule pour nous hisser sur les hauteurs du site. Quelques glissades plus tard, nous atteignons un bosquet d'où nous pouvons admirer le magnifique panorama qui s'offre à nous : le marché en contrebas, les montagnes au loin, les couleurs contrastées des rizières. Sur le chemin du retour, nous croisons de nombreuses paysannes revenant du marché. Là une femme se lave les cheveux, son enfant sur le dos ; ici une autre peigne ses longs cheveux noirs.
Retour à Bac Hâ pour le déjeuner : champignons noirs, poivrons, porc pané, chou farci, nems et que sais-je encore... Un dernier tour du quartier puis nous reprenons le bus direction Lao Caï à la frontière chinoise. Deux heures plus tard, après avoir longé la rivière qui sert de ligne de démarcation, nous voici face au pont qui nous sépare de la Chine. Un temple lui fait face pour conjurer le sort et marquer le territoire vietnamien : l'autochtone nourrit toujours une grande méfiance vis- à- vis de son puissant voisin. A l'intérieur de la pagode, se déroule une bien curieuse cérémonie en l'hommage des trois divinités de l'eau, du ciel et de la montagne. Une femme a été choisie pour incarner ces déesses : elle est ainsi revêtue successivement par deux pèlerins à genoux des attributs des divinités et effectue des gestes codifiés dont l'un consiste à redistribuer les offrandes des pèlerins à l'assistance.
Dans ce temple où les couleurs or et rouge dominent de nouveau, il est aussi possible de se recueillir devant une statue de Bouddha et même d'Hô Chi Minh.
Nous terminons la soirée autour d'une soupe de légumes avant de prendre le train de nuit qui nous ramènera vers Hanoï. Le roulis du train ne tarde pas à faire son effet, et très vite, des couchettes fusent des ronflements plus ou moins sonores. Arrivée un peu avant cinq heures du matin.
Départ pour la Baie d'Halong terrestre séparée de la capitale d'une centaine de kilomètres. Avant de quitter la ville et très régulièrement sur les voies, nous croisons de larges affiches aux lignes géométriques. La couleur dominante est le rouge, les dessins semblent vanter l'harmonie ou les valeurs des familles régnant au sein de cet eldorado communiste. De nouveau le regard est happé par le spectacle d'équilibriste entre les cochons ventres à l'air, l'amoncellement de sacs de riz, des meubles et même une vache ! Il semble y avoir davantage de vélos que de motos dans cette région. La circulation n'en est pas moins anarchique. Les magnifiques panneaux « Interdiction de klaxonner » semblent planter là pour encourager l'action inverse. Les priorités à droite sont inconnues : camions ou vélos doublent, se croisent ou tournent sans se soucier ni de leur taille ni de leur prochain. Ainsi les routes sont meurtrières : plus de 12 000 morts par an... Nous traversons une région minière, carrière de charbon à ciel ouvert. Une poussière noire a envahi le moindre interstice.
Plus loin, nous apercevons diverses usines - fabrique de chaussures, cimenterie - et des employés bien sages en uniformes. Puis un méandre du fleuve rouge apparaît. La voie ferrée passe sur le seuil des portes ici tout comme à Hanoï. Nous arrivons en milieu d'après-midi dans la charmante bourgade de Tam Coc. Notre hôtel à la façade tape à l'œil avec ses couleurs vives et ses escaliers multiples ne semble pas bondé. Nous avons le temps de nous aventurer au travers des rues avant que le soir ne tombe. La petite ville est bordée de rizières. Nous croisons un tracteur dernier cri : un moteur sur deux roues...Nombreux chantiers de construction. Dans les maisons, les gens s'activent : nettoyage, couture, menus travaux. Des gamins très jeunes courent d'une rue à l'autre. Tous n'ont pas la chance d'aller à l'école. En effet, il n'y a pas de cours gratuits pour les moins de six ans...
Aperçu des paysages qui nous attendent demain : de majestueux blocs karstiques se dressent éclairés des dernières lueurs du jour. C'est aussi le moment où, semble-il, les hordes de moustiques aiment à se déplacer... ce qui nous pousse à accélérer la cadence sur le chemin du retour.
Souper délicieux en terrasse : beignets de poissons, nems grillés, porc à l'ananas, frites et ananas tranché en dessert. Sens de l'à-propos oblige, notre guide a pu se procurer le film « Indochine » que nous revoyons avec bonheur jusque tard dans la nuit. Impression étrange de visionner une époque révolue, celle d'une fin de règne où son propre pays a été l'oppresseur...Quand on interroge Minh sur le sentiment qu'ont ses compatriotes vis à vis de la France, il avance que les Vietnamiens n'ont pas oublié mais ont pardonné. Pourtant, je ressens un vague malaise et revoie les visages de nos porteurs, certains aux traits si semblables et si durs que ceux de ces combattants d'hier...
La ville s'anime dès 05h30 et les bruits de la place montent jusqu'à nous. Aujourd'hui nous allons parcourir sur une trentaine de kilomètre la baie d'Halong terrestre à vélo. Paysages sanctuarisés pour le départ : barques paisibles, milieu préservé des constructions humaines ce qui contraste avec le pont bétonné et les abords aménagés du centre de Tam Coc. Puis nous découvrons une baie mouvante, vivante où s'entremêlent canaux, rizières et constructions multiples. Nous croisons beaucoup de monde : des gamins, des paysans, des camions qui toussotent et crachotent à qui mieux mieux. Une foule immense se presse aux abords de vestiges de l'ancienne capitale au Xème. Il est difficile de s'y frayer un passage en vélo, il nous manque décidément la dextérité de ce peuple pour manier l'engin !
Puis c'est une succession de zones densément habitées et de rizières aux maisons éparses et aux tombes séculaires. Des aigrettes traversent de temps à autre le ciel. La balade est agréable. Nous découvrons le riz en fleur, passons sous une porte ancienne, croisons des étudiants revenant de l'école. Pause déjeuner à Kengha : tofu très élastique, bœufs aux pousses de soja, nems et ...frites !
L'après-midi est moins sportive puisque nous nous laissons conduire au fil de l'eau par un bateau à moteur qu'oriente un vieux monsieur à l'aide d'une pédale d'accélération et d'un volant sommaire pour la direction. Par endroits, les jacinthes d'eau ont envahi une grande partie du canal et contribuent à eutrophiser le milieu. Nous croisons de vieux rafiots précaires d'où sortent parfois une paire de pieds. Des filets de pêche sont régulièrement tendus sur certaines portions des canaux. Les ressources semblent maigres pour ces pauvres gens : le riz, quelques escargots et poissons, de rares légumes constituent l'essentiel de leurs moyens de subsistance. Des déchets s'amoncellent çà et là sur les berges. Petits aléas de parcours : enlisement et brisure d'une corde servant à ouvrir un pont et relier les deux rives... mais notre conducteur a l'expérience et remédie rapidement à ces petites avaries. Les blocs karstiques sont parfois entamés et les gravats utilisés pour les murs des maisons; de l'argile est également extraite régulièrement du lit de la rivière pour approvisionner cette frénésie de constructions que nous avons pu constater le matin... Difficile de concilier préservation des paysages et développement économique...le dilemme se retrouve partout.
Le lendemain, nous reprenons le bus direction la Baie d'Halong et ses rives pleines de promesses...
Le communisme semble avoir bien compris le fonctionnement de l'économie touristique : sur la route, l'atelier de vente d'artisanat produit par des travailleurs handicapés est un passage obligé. Propagande ou réalité ? Nous arrivons vers midi au lieu mythique. Bien sûr, l'endroit est une ruche à touristes mais nous n'avons pas trop le temps de nous en apercevoir : quelques minutes seulement après être descendus du bus, nous voici à bord d'un vaisseau de bois. Une petite exploration s'impose. Tout en bas, juste avant la cale, ce sont les cabines pour la nuit. Sur l'entrepont, petit salon et restaurant et sur le pont des transats en bois tendent les bras mais la brume environnante nous fait préférer les plats de crevettes chaudes et les beignets de calamars qui nous sont servis avant le départ. L'ambiance est magique, à faire chavirer le cœur avant même le départ et le mal de mer...
Nous levons l'ancre. Même si des milliers de bateaux font le même circuit, nous avons l'impression de vivre un moment unique, seuls au monde. Des formes arrondies ou pointues se dressent dans la mer puis l'imagination leur donne des noms extravagants du chameau au dinosaure en passant par la tortue, stimulée par la brume qui lui fait confondre le ciel et la mer. Nous visitons ensuite la grotte du palais céleste, découverte il y a quelques dizaines d'année par un pêcheur. Là encore, l'exploitation du site soutient aisément la comparaison avec les sites français les plus visités : escaliers et accès aménagés, poubelles, boutiques souvenirs en fin de visite et clou du spectacle, un éclairage fluo vert ou rose censé mettre en valeur les éléments les plus extraordinaires des concrétions calcaires de la grotte. Malgré ce gâchis, nous ne boudons pas notre plaisir à se laisser envahir par la rêverie devant ces formes minérales fabuleuses : porte surmontée dragon, orgues d'église, monstres en tous genres. La déambulation au travers de cet univers fantasmagorique doit prendre fin au bout du chemin balisé.
Nous remontons à la surface : un grand soleil nous accueille et semble avoir totalement modifié le paysage. Le rythme lent du bateau permet de découvrir la baie illuminée sous un autre angle. Installés dans les transats en sirotant du jus de coco dans leur bogue naturelle ou accoudés à la rambarde du pont, nous avons tous les yeux qui pétillent, ravis du balai immobile qui se joue devant nos yeux. L'air est chaud mais une douce brise caresse l'échine. Des points multicolores surgissent à l'horizon : ce sont des villages de pêcheurs. Des baraques sur pilotis, un univers où les enfants apprennent à nager avant de savoir marcher ou courir. Comment peut-on vivre dans un univers aussi peu hospitalier ? Ces rochers immenses avec leurs pentes abruptes ne semblent pas être de propices terrains de jeux. Des chiens aboient. Des milans tournoient dans le ciel.
Des villageoises, souvent accompagnées d'un enfant, font accoster des barques et nous emmènent voir leur village. Le maniement des rames se fait avec les mains ou les pieds, avec la même dextérité. Les embarcations sont fabriquées à partir de végétaux tressés, encastrés dans un châssis de bois et soudés par du cambouis. L'étanchéité n'étant pas parfaite, les gamins sont chargés d'écoper. Les maisons sont minuscules, souvent constituées d'une pièce unique sans espace ni à l'avant ni à l'arrière. Une mini-école abrite une classe unique. Pourtant, dans cet endroit si reculé, les filles parlent de mode et portent des jeans : est ce le contact avec les touristes ou celui de la télévision qui a réussi à percer jusque là ?
En tous cas, la vente de coquillages et les promenades en barques contribuent avec la revente de confiseries à améliorer le quotidien des familles dont la seule ressource est la pêche.
Bien sûr le cadre est idyllique mais l'est-il vraiment pour ces gens qui y vivent toute l'année, entourés d'eau, éloignés la terre ferme à part quelques plages isolées ?
Remontés à bord, nous poursuivons notre route, abasourdis par tant de beauté, éblouis par le reflet des rayons du soleil dans les vaguelettes. Le temps s'est arrêté , nous buvons l'instant présent.
Nous accostons sur l'une des deux mille îles émergées. Celle-ci est l'une des rares aménagées, avec point de vue et mini- plage de sable blanc. Nous grimpons les marches et laissons notre regard se perdre. Le soleil décline peu à peu. Nous admirons une dernière fois ces monstres de pierre posés sur l'eau, puis la lumière éblouissante s'éteint et laisse place à un halo rosé, transformant de nouveau les rochers en animaux fabuleux aux contours plus flous et plus inquiétants. Personne ne se laisse tenter par quelques brasses en mer de Chine.
Nous remontons à bord de notre drakkar et portés par l'euphorie, nous dévorons les plats de poisson qui se succèdent. Aimantés par le pont, nous nous laissons bercer en contemplant le ciel étoilé. Les images se bousculent tellement dans la tête que la nuit sera agitée. De bonne heure, je rejoins le pont et me plonge dans la lecture. La brume a fait son grand retour, l'onde est calme, le vent doux : tous les éléments concourent à procurer une sensation de plénitude et de bien-être absolu. Mais tout rêve a une fin et le gris foncé de la côte se détache du gris vaporeux dans lequel nous baignons depuis le matin. Cette côte saura-t-elle éviter le bétonnage systématique, se préserver des constructions anarchiques ? Pas si sûr...
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