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> Auteur Martine M. / Voir ses carnets |
Moment de pur bonheur.
Alors que nous arrivions au sommet, passablement fatigués, je me laissais submerger par l’incandescence merveilleuse de ce moment de pur bonheur, seuls face au ciel et à l’Everest.
Magie de la haute altitude qui vous transporte au-delà de vous-même. À cet instant, nous sommes seuls sur terre, profitant pour quelques instants encore de cette lumière unique. Bientôt, tout de suite, il va falloir redescendre alors que nous pourrions prolonger encore et encore cet émerveillement. Véritablement addictive, la haute altitude nous a saisi dans sa lumière et son manque d’oxygène.
Et pourtant nous avons souffert et soufflé plus que de raison. Nous avons eu faim et froid, et nous avons même pensé à renoncer devant l’inconsistance de la neige dans la pente dominant le camp 2, puis face à la longueur du plateau sommital. Je revois notre pénible progression dans les pentes dominant le camp 3, avant de rejoindre les bandes Jaunes.
On s’était dit : « on verra bien jusqu’où l’on va », et pas à pas nous sommes entrés dans le monde de « l’oxygène rare ». De plus en plus rare à mesure de notre progression. Vers 8000 m., nous avons croisé les premiers « summiters » qui redescendaient et avons échangé quelques mots avec Xavi , un ami espagnol du camp de base.
Lentement, nous avançons vers ce sommet pour lequel nous avons consenti tant d’efforts : le manque de sommeil, le froid, la faim, l’attente. Mais tout cela est aujourd’hui oublié, dépassé par l’arrivée au point culminant.
Pour avoir vécu autrefois des expéditions qui se terminaient sans sommet, je saisis toute la force de notre complicité, elle nous a grandement aidé à tenir face aux mauvaises conditions. Nous étions comme protégés dans notre bulle sentimentale. Tandis qu’autour de nous, des membres d’autres expéditions se déchiraient pour savoir qui avait porté ou pellé plus que l’autre, dans des querelles sans fin. Et tout en assistant à ce spectacle distrayant et anecdotique, nous attendions les conditions météorologiques favorables.
Conditions qui tardaient à venir et me poussaient dans les affres d’un questionnement stérile. Devions-nous sauver le matériel déjà placé sur la montagne ou attendre jusqu’au dernier jour, au risque de le perdre si le temps se dégradait encore plus, si tant est que cela fut possible. J’essayais de glaner des informations sur la météo des jours à venir, mais je sortais de ces discussions avec encore moins de certitude. Finalement je montais au camp 1, non plus pour le démonter, mais pour changer notre tente qui avait été déchirée par la tempête. Je doublais de nombreux alpinistes en partance pour le sommet, malgré des prévisions météorologiques pessimistes. En croisant ces nombreux candidats, je m’interrogeais sur leurs motivations qui les poussaient à tenter leur chance en dépit de la tempête à venir. Soit ils avaient de mauvais renseignements, soit ils faisaient preuve d’aveuglement, généré par le manque de temps ou peut-être le manque d’oxygène.
Égoïstement, je me disais que plus il y aurait de candidats à se lancer avec cette météo déplorable, mieux ce serait pour nous, car la montagne serait plus calme une fois la majorité des candidats rentrés chez eux. Et de fait, lors de notre ascension, la montagne, vidée de la plupart des alpinistes présents au camp de base, fut agréablement calme. Il ne restait que quelques tentes au camp 1, et lors de la montée au camp 2, il n’y eut aucun gêneur sur les quelques cordes fixes pour perturber notre rythme d’ascension.
Arrivé au camp 2 je m’effondre littéralement dans la petite tente que nous avons placée là, il y a maintenant dix jours, tandis que Martine s’attelle à la pénible tâche de faire fondre de la neige pour remplir les différents thermos et autres poches à eau. Petit à petit, je refais surface grâce à sa présence rassurante et aux boissons qu’elle prépare, si bien que je peux prendre le relais de cette besogne fastidieuse, afin de préparer l’eau nécessaire au petit-déjeuner de minuit.
A 1 heure 35, nous quittons le confort tout relatif de notre minuscule tente et mettons les voiles en direction du pays du bonheur et de l’addiction. Et pourtant on se pèle... Malgré nos vêtements en duvet nous devons bouger pour ne pas geler sur place. À l’image de ces nombreux pèlerins rencontrés sur les routes du Tibet, et dont certains se prosternent pour effectuer leur pèlerinage, nous avançons par à coup dans la pente, essayant de maîtriser notre respiration pour éviter que le cœur s’emballe. Péniblement nous gagnons des mètres sur une neige à la consistance de gros sel que le vent ramène dans les pieds. Et tandis que nous luttons dans cette inconsistance, les premières lueurs de l’aube font leur apparition, nous permettant d’apercevoir à perte de vue l’immense sauvagerie des montagnes himalayennes, à peine contre balancée par l’infini du plateau tibétain.
Avec l’apparition de la lumière, notre motivation revient en même temps que le peu de chaleur que le corps croit percevoir dans cette venue, bien avant que le soleil ne nous éclaire directement. Malgré cette illusoire sensation de chaleur, nous empruntons une tente au camp 3 pour essayer de nous réchauffer. J’en profite pour me masser le pied gauche qui présente des signes d’insensibilité inquiétante depuis que nous sommes partis du camp 2. Il faut dire que j’ai dormi avec mes chaussures dans le duvet sans prendre la peine de les ôter et que, de ce fait, j’ai dû garder un peu d’humidité de la veille.
Après un bon massage, je peux remettre ma chaussure et bientôt nous reprenons notre progression vers les hauteurs, malmenés, encore, par une neige sans consistance et un vent en furie. Mais qu’importe, je suis avec Martine et sa volonté m’impressionne. Aurais-je déjà renoncé si j’avais été seul ? Si je ne peux répondre à cette question, je peux néanmoins préciser que sa présence m’a poussé, (porté), vers le sommet. Après tout, faire le Cho Oyu, c’est bien ! Mais faire le Cho Oyu à deux c’est encore mieux, et pour moi c’était cela qui comptait plus que d’atteindre seul le sommet. J’ai parlé d’un moment de pur bonheur, je devrais ajouter de pure harmonie, ce qui peut sembler paradoxal au vu des efforts et des sacrifices consentis pour l’atteindre. C’est peut-être pour cette raison que cette montagne m’a marquée de la sorte et que plusieurs semaines après l’avoir gravie, j’y pense encore chaque jour.
François Marsigny
Ascension du Cho Oyu, 6 ème plus haut sommet du monde. Expédition réalisée du 11/09 au 05/10/2007, sans oxygène ni Sherpa d'altitude.
Ce carnet a été lu 1591 fois depuis le 24/11/2007 à 17h02