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Martine M.
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Je rêvais du Tibet d'Alexandra David-Neel
Après une visite des principaux sanctuaires de Katmandu au Népal, nous survolons l'Himalaya. Seuls émergent au-dessus des nuages les sommets de plus de 8000 m : Cho Oyu, Everest, Lhotse, Makalu et Kangchenjunga.
L'accueil au Tibet commence dès l'aéroport par une phrase "bienvenue en Chine" qui m'exaspère, même dite gentiment et avec le sourire par un policier de l'immigration, j'ai la gorge serrée. Nous rencontrons notre équipe tibétaine, Chime le chauffeur et Lobsang le guide. Nous entrons à Lhassa par des avenues immenses où roulent des 4x4 de luxe. De gros immeubles rectangulaires gris et tristes bordent les rues. Je regrette d'être née trop tard, le Tibet de mes rêves n'est plus.
Une colline rouge le « Marpori » sur laquelle repose fièrement le magnifique palais du Potala me donne le sourire à nouveau.
Les bagages déposés à l’hôtel Himalaya et le rendez-vous fixé pour le lendemain avec Lobsang et Chime, nous partons seuls découvrir la vieille ville.
Nous déambulons au hasard des ruelles et des rues marchandes en direction du Jokang, le cœur sacré de Lhassa. Une mosquée nous étonne. Plus loin c’est la sortie des classes. Les grands-parents au visage parcheminé, attendent patiemment les enfants en faisant tourner leurs moulins à prière.
Nous parvenons sur le Barkor, chemin circulaire qui entoure le temple du Jokang, Les pèlerins et les habitants de Lhassa tournent inlassablement en priant autour du temple qui renferme la statue vénérée du Jowo, le joyau. Statue en or du Bouddha Sakyamuni.
Dans cette foule, nous essayons de reconnaître les différents peuples du Tibet à leurs habits traditionnels colorés.
Certains sont habillés à l’occidental, le moulin à prière dans une main et le portable dans l’autre.
Nous sommes littéralement accueillis par les tibétains, sourires et « Tashi Delek ». Lorsque nous achetons les chapeaux des Lhassa Pa et que nous les portons, des sourires de complicité naissent sur les visages. Pas de sourires moqueurs, de vrais sourires chaleureux.
Le Tibet est occupé par les chinois, le Tibet d’Alexandra a peut-être disparu, mais les tibétains sont toujours là et leur ferveur religieuse est impressionnante. Le Tibet peut encore renaître.
Le mythique Potala :
Le palais du Dalaï Lama est devenu un musée, quelle tristesse. Je ne parviens pas à imaginer la ville monastique dans toute sa splendeur avec des milliers de moines. Lobsang nous prévient nous avons 1h pour faire la visite. Nous enchaînons au pas de course la montée de la colline et de salle en salle, la visite bâclée de richesses inouïes : des Stupas en ors sertis de pierres précieuses, des trônes, des fresques millénaires. Je sors ébahie par la beauté de ces trésors, mais frustrée, le Potala a perdu son âme. Heureusement, les chinois acceptent aujourd’hui que la visite s’effectue dans le sens des aiguilles d’une montre conformément au précepte bouddhiste.
Le monastère de Drépung :
10 000 moines avant la fuite du Dalaï Lama en mars 1959, 700 aujourd’hui. On voit encore malgré la reconstruction du site des ruines aux alentours et des fresques abîmées dans les temples. La révolution culturelle a laissé beaucoup de traces de destruction visibles dans les lieux sacrés et invisibles les esprits.
Nous assistons aux joutes oratoires des moines : des centaines de moines virevoltent dans une cour, par groupe de deux.
Un moine debout, frappe dans ses mains en posant des questions philosophiques. L’autre assis au sol répond le plus rapidement possible. C’est une véritable joute verbale, bruyante et trépidante.
Puis tout se calme et les moines rejoignent le temple principal pour psalmodier des prières au rythme lancinant.
Le Temple du Jokang :
Une foule de pèlerins venus de tout le Tibet se presse pour entrer dans le Jokang. D’autres tibétains se prosternent dans la cour. Chacun tient dans ses mains une Kata, écharpe en soie blanche de cérémonie et des bouteilles emplies de beurre. Dons offerts pour le vénéré Jowo, Bouddha doré serti de pierres précieuses. Un moine peint une nouvelle couche d’or sur le visage du Jowo, offrande d’un riche tibétain.
Depuis le toit du Jokang , la vue s’étend sur Lhassa, le majestueux Potala et les horribles bâtiments chinois.
Le Norbulinka :
Le palais d’été des Dalaï Lama se nomme pour les chinois, palais du peuple. Des temples et palais disséminés dans un magnifique jardin agrémenté d’un lac artificiel. Il est émouvant de visiter les appartements du 14 ème Dalaï Lama, laissés en l’état après sa fuite en 1959 vers son exil Indien.
Un matin, Lobsang 30 ans, il n’a donc jamais connu Tensing Gyatso, me raconte qu’il a fait le plus beau rêve de sa vie la nuit précédente. Il a rêvé que le Dalaï Lama était de retour au Tibet. Il était très ému et moi désemparé. Ce retour souhaité ardemment par le peuple tibétain semble si improbable.
Le monastère de Sera :
Cette immense cité monastique fut en partie détruite puis reconstruite, 10 000 moines en 1959, 300 ce jour. Elle abritait les fameux Dob-Dob, moines policiers.
De nombreuses manifestations anti-chinoises ont été fomentées dans ce monastère et la répression fut sanglante.
Notre guide nous explique tout cela, il refuse de refaire l’histoire de son pays à la sauce chinoise. Il me montre en cachette son médaillon à l’effigie du Dalaï Lama, image toujours interdite au Tibet.
Il m’explique qu’il ne peut pas quitter librement son pays pour visiter l’Europe ou les Etats-Unis par exemple.
« Le Tibet est un pays occupé et les tibétains sont prisonniers » Comment la Chine pouvait-elle parler de libération du peuple tibétain lors de l’invasion du Tibet par ses troupes ? Pourquoi personne n’a réagi ? Pourquoi les puissances occidentales laissent actuellement la Chine bafouer les droits de l’homme et piller le Tibet de ses ressources naturelles ? L’économie peut-elle justifier cela ? Nous devons agir individuellement puisque les gouvernements et les politiques rechignent. À chacun de trouver sa voie.
Mais revenons à Sera, à ses magnifiques temples, statues et peintures. Une joute oratoire étourdissante dans la cour ombragée du monastère, nous distrait de nos pensées moroses.
Lhassa-Lac Yamdrok-Gyantse :
Nous quittons Lhassa avec regret, il faudra revenir, tourner encore avec le peuple tibétain chaleureux sur le Barkor.
Nous suivons le Yarlung Tsango, fleuve imposant, qui deviendra en Inde le célèbre Brahmapoutre. Une route sinueuse nous mène au Gamaba La, un col à 4800 m d’altitude. Nous sortons de la jeep, essoufflés par le manque d’oxygène. Nous dominons de 400 m Le Yamdrok, majestueux lac sacré couleur turquoise. De petits villages entourés de champs d’orge bordent les berges, on y accède par de petit bateau traditionnel construit avec des peaux de Yak.
À cause d’éboulements sur les rives du lac nous devons changer notre itinéraire. Nous passons le Chetong La , un village occupe le col à 4100 m d’altitude. Au Tibet les paysages sont arides, un village est une oasis de verdure appréciée. Les maisons au toit plat sont couvertes de bouse de Yak, combustible des hauts plateaux.
Nous descendons sur la ville de Gyantse par une piste lunaire agrémentée de dunes de sables. La ville est cernée de champs fertiles, c’est la saison des moissons.
Gyantse :
Le Dzong apparaît, forteresse perchée sur la colline qui domine le village. Au loin le toit doré du Kumbum, l’un des grands trésors du Tibet. La vielle vile reste étonnement authentique, des rues pavées, des vielles façades blanchies à la chaux. Les Tirkas, charrettes tirées par un cheval sont les véhicules usuels.
Le Kumbum :
L’extraordinaire Stupa aux « cent mille bouddha », le plus grand stupa du Tibet. Au cœur de cette construction bâtie suivant le plan du Mandala de l’adi-bouddhaVajradara se trouve une très grande statue du buddha en méditation. Le Khumbum atteint 32 mètres, au sommet les yeux du buddha dominent le paysage. Le Kumbum a traversé les âges, même la révolution culturelle l’a épargné. Des escaliers tortueux permettent de visiter les 73 chapelles.
Derrière le Kumbum il existait une cité monastique grandiose, Lobsang nous montre d’anciennes photos. Aujourd’hui seules des ruines subsistent.
Au fil du voyage, un sentiment anti-chinois se développe, non pas pour le chinois paysan qui souffre comme les tibétains, mais pour les chinois destructeurs de la culture tibétaine et pilleurs des ressources naturelles du Tibet.
Shigatse :
Le Tashilumpo reste le joyau de cette ville devenue moderne. Siège des Panchen Lama, il a été relativement épargné par la révolution culturelle.
Cité monastique immense, elle renferme des trésors tels les stupas en argent réceptacles des cendres des défunts Panchen Lama.
Lobsang qui s’évertue à nous montrer chaque sanctuaire et à nous expliquer la religion bouddhiste, ne s’arrête jamais devant la photo du « Panchen Lama ». Plus haute autorité religieuse après le Dalaï Lama. A la mort du 10ème Panchen Lama, qui avait dans sa jeunesse pactisé avec les chinois mais qui le regretta ensuite, les chinois l’ont empoisonné et ont décidé de sa réincarnation. L’enfant otage étudie en Chine. Sa photo est boudée par les tibétains. La réincarnation reconnue du Panchen Lama vit en Inde auprès du Dalaï Lama et sa photo circule sous le manteau.
Dans une grande cour dallée à l’extérieur du monastère, nous assistons aux danses des moines. Ils s’entraînent pour une grande fête qui se déroulera dans une semaine au Tashilumpo.
Sakya :
Nous continuons notre route en direction de Sakya. Les paysages immenses et les villages entourés de champs nous ravissent. Couleurs incroyables : le vert chatoyant de l’Orge, Le rose du Sarazin, le jaune d’or du colza, le fauve de la terre.
Les Sakyas ont régné 1 siècle sur le Tibet, c’est Kubilaï Khan empereur mongol qui leur a octroyé ce pouvoir. Leurs maisons et leurs monastères sont reconnaissables. Ils sont peints en bleu- gris, couleur du protecteur Makahala . Trois bandes verticales étroites ornent les murs, une blanche, une rouge et une jaune, pour Avalokiteschvara, Manjushri et Vajrapani.
La cité monastique est massive, des richesses incroyables sont conservées en son sein. Porcelaines de l’époque Ming, Sceau de l’empereur Kubilaï Khan, bibliothèque immense. Le temple principal est fermé pour réfection. Dans un temple annexe, nous assistons à un rite magico religieux. Les pèlerins font un don afin qu’un moine souffle dans une conque particulière qui permet aux donateurs de communiquer avec leurs défunts.
Shekar :
Nous traversons les hauts plateaux du Changtang où paissent des yaks. Les bergers nomades vivent sous la tente traditionnelle tissée avec des poils de yak. Ils vendent à Chime de magnifiques champignons que nous dégusterons avec un grand plaisir le soir même.
Shekar reste un village traditionnel magnifique avec ses maisons enchevêtrées. Les ruines du Dzong sont accrochées sur un éperons vertigineux. En contrebas le monastère restauré en 1985 contient une très belle statue du bouddha Sakyamuni et une relique étonnante. Kinrab Jampo, lama supérieur du monastère, est décédé il y a 7 mois. Après 7 jours de prière on a brûlé son corps. Malgré un grand feu, ses yeux, ses oreilles et sa langue n’ont pas brûlé. Ils sont conservés précieusement dans une vitrine.
Rongbuk :
Nous rejoignons le monastère de Rongbuk à 5000 m d’altitude, il est situé au pied de la face nord de l’Everest. C’est le plus haut monastère du monde. Une trentaine de moines et de nonnes vivent ici, ils gèrent un lodge sommaire.
L’Everest joue avec les nuages et avec nos nerfs. Le photographier en entier sans nuage est une gageure. Nous guettons la moindre éclaircie. Quand enfin les nuages s’ouvrent nous apprécions « Chomolungma », la déesse-mère, à sa juste valeur.
Tingri :
C’est le dernier village tibétain important avant de rejoindre le Népal par la route de l’amitié. La vue sur la chaîne himalayenne est grandiose, on voit l’Everest et le Cho Oyu. Une ancienne tour de guet surplombe le village, elle mérite une visite.
Nous quittons Lobsang et Chime avec regret, ils ont su nous faire partager leur culture avec enthousiasme.
Depuis le Nyalam Tong La, col d’altitude couvert de drapeaux à prière , au pied de l’imposant massif du Shishapangma, une descente vertigineuse nous ramène vers la frontière et les basses vallées du Népal. Fin de notre voyage.
J’ai longtemps hésité avant d’aller au Tibet. Visiter un pays occupé fait réfléchir. Cependant le Dalaï Lama a toujours encouragé les occidentaux à s’y rendre. Cela permet de prendre conscience, de témoigner, d’être plus sensible à la cause tibétaine et également aux tibétains de voir et de parler avec des étrangers.
Je ne regrette absolument pas ce voyage magnifique et j’espère même y retourner bientôt. Mon souhait le plus cher serait un retour du Dalaï Lama auprès de son peuple.
Ce voyage s’est déroulé début septembre 2007.
Ce carnet a été lu 714 fois depuis le 22/02/2008 à 18h38