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> Auteur Martine M. / Voir ses carnets |
C’est par un crash en hélicoptère que nous avons commencé cette expédition. Alors que nous sortions précipitamment du gros hélicoptère russe qui nous avait transporté au camp de base Hillary à 4800 m. d’altitude, de peur qu’il prenne feu après s’être lamentablement crashé, je pensais que notre expédition ne commençait pas si mal. Encore marqués par l’aventure, nous parlions le soir du début de notre nouvelle vie, avec cette pensée, toujours éclairante, d’être passé très près de notre dernière heure. Après quelques jours, nous montions tranquillement vers le camp de base avancé situé à 5700 m. où nous retrouvions l’ensemble de l’équipe locale qui allait nous aider à réaliser notre projet, Pasang Bothe Sherpa le cuisinier et Kumar son aide ainsi que le Sherpa Pemba Nuru. Une fois acclimatés à cette altitude, nous décidâmes de monter plus haut pour parfaire l’acclimatation.
Tandis que Martine filait devant, j’avais une fois de plus la désagréable impression de me traîner lamentablement. Victime d’une mauvaise giardiase dès mon arrivée au camp de base, j’avais du mal à retrouver la forme nécessaire à l’ascension d’un sommet de 8463 m. A tel point qu’un jour où j’étais arrivé particulièrement fatigué au Makalu La, Pemba Nuru, avait dit à Martine de me laisser, car je n’avais aucune chance de gravir le sommet. Après plusieurs nuits passées entre 6100 et 6700 m., nous commencions à sentir les bienfaits de l’acclimatation qui nous permettaient d’avancer un peu moins lentement que les premiers jours sur la montagne. Nous pouvions à présent envisager de monter vers la très haute altitude. Franchir la barrière du Makalu La pour voir enfin ce qu’il y avait derrière celle-ci.
Après une traditionnelle puja nous quittons le camp de base avec la pensée fugace que peut-être nous pourrons atteindre le sommet lors de cette tentative. Rejoignant le camp 2 à 6700 m, devenu par les bienfaits de l’acclimatation le camp 1, nous y passons une nuit somme toute agréable avant d’entamer la longue remontée sur corde qui doit nous conduire à ce fameux col et ses 7400 m. Rapidement après le départ, je me retrouve à la traîne, soufflant et ahanant comme jamais, tandis que Martine gentiment a la patience de m’attendre. J’en suis même réduit au point de faire porter mon sac à dos par Pemba Nuru, venu à notre rencontre dans les derniers mètres de l’ascension. Au col, la vue est fantastique sur l’Everest et le Lhotse tout proches. Et soudain l’horizon s’ouvre sur les montagnes de l’Est himalayen. Quelle lumière et quelle ambiance sur ce plateau suspendu ! Au lendemain d’une nuit assez bonne, nous partons pour installer un camp supérieur, duquel nous pourrons tenter le sommet. Lentement je m’efforce de suivre Martine, qui se sent en pleine forme. Quant à Pemba, véritable mutant de l’altitude, il est déjà loin. Après une longue traversée, nous le retrouvons qui attend vers 7550 m. pour nous proposer de placer le camp à cet endroit, en prétextant que c’est là le dernier emplacement confortable. Trop fatigué pour décider quoique ce soit je m’en remets à son avis tout en appréciant de ne pas aller plus loin pour cette journée. Arrivés tôt, nous avons tout le loisir de profiter pleinement de la vue sur le Makalu 2 et le Chomo Lönzo tout proche. Plus lointain, le Kangchenjunga n’en reste pas moins comme un appel à une expédition future. Mais c’est bien beau d’avoir des projets d’avenir, pour l’heure je ne sais pas comment je vais pouvoir monter demain vers ce sommet du Makalu si proche et si loin à la fois. Martine me rassure en me disant que ce n’est qu’une question de tête et qu’il suffit de savoir s’oublier, mais je doute quand même de mes capacités physiques vu la méforme qui me tient depuis le début de l’expédition.
Réveil à 21 h30 pour un départ nocturne à 22 h30. Rapidement, malgré notre équipement dernier cri, nous ressentons un froid intense qui nous glace les os. Péniblement nous luttons contre le saisissement et le dépérissement. Malgré tous nos efforts, le froid continue son œuvre destructrice à tel point que vers 7800 m. nous profitons de la minuscule tente de deux italiens pour nous glisser dedans et essayer de nous réchauffer, avec une attention particulière portée aux pieds. Après quarante-cinq minutes d’un massage appuyé, nous pouvons rechausser nos chaussures d’altitude. Mais le mal étant fait, et comprenant que si nous continuons cette nuit-là, nous courrons à la catastrophe, nous préférons rejoindre notre camp à 7550 m. La décision n’est pourtant pas facile à prendre, loin s’en faut, car il ne reste que 650 m. à gravir pour atteindre le sommet. La sagesse ou un réflexe de survie nous pousse pourtant dans la descente, bien que nous sachions qu’il nous faudra refaire tout ce que nous avons déjà gravi, soit plus de 2000 m. de dénivelée. En quittant la tente, j’oublie mon appareil photo que j’avais posé lorsque nous avons massé nos pieds. Plus bas, en m’endormant dans la chaleur relative de mon duvet, je réalise soudain que j’ai laissé mon appareil photo dans la tente à 7800 m. Tant pis, je suis confiant quant à la possibilité de le retrouver...
Au camp de base, que nous atteignons en fin d’après-midi, nous sommes désormais confiants dans nos chances de réussite car nous savons que cette tentative n’a pas été vaine. Elle nous a permis de parfaire notre acclimatation. Après quelques jours de repos, nous serons prêts… Pemba Nuru qui a gravi le sommet seul pense que l’expédition est terminée, il nous a en effet rapporté de magnifiques photos. Il déchante un peu lorsque je lui dis que nous comptons bien remonter et atteindre le sommet. Le lendemain matin au réveil, Martine souffre d’un œdème facial conséquent. Après consultation d’un médecin au camp de base, nous pensons qu’il ne s’agit que d’une affaire de quelques jours, suite à quoi nous pourrons remonter en altitude. Et en finir avec ce Makalu qui n’en finit plus ! Mais après trois jours d’un état stationnaire, c’est la catastrophe. Son état vient subitement de se détériorer provoquant une gêne respiratoire et après la prise d’un diutérique, qui lui a provoqué une chute de tension importante, elle n’a tout simplement plus la force de remonter. Je dois me résigner à partir seul vers ce sommet que je voulais plus que tout gravir avec elle.
Le départ pour le sommet est douloureux et je dois me forcer à oublier que Martine va rester au camp base à m’attendre, alors que nous avions prévu de repartir ensemble vers cette très haute altitude qui nous attire. L’échange et le partage vécus à l’approche de 8000 m. lors de notre précédente expédition au Cho Oyu n’aura pas lieu cette fois-ci. Je devrais trouver d’autres ressources en moi que cette force qu’elle m’avait impulsée alors. Encore une fois je me réfugie dans l’action pour oublier plus facilement ce manque et cette absence. Je me concentre sur mes pas et rien que sur mes pas. Camp 1, camp 2, camp 3, après une longue succession de pas et de remontées de cordes, je suis enfin à pied d’œuvre pour tenter le sommet le lendemain. Les différents routages météos accessibles au camp de base sont bons pour cette journée : il devrait faire un temps magnifique sans vent.
Vers minuit et demi, nous quittons le campement pour nous lancer dans la nuit himalayenne. Bien qu’étant parti plus tard que lors de la tentative précédente, je la trouve toujours aussi froide et je dois me battre constamment avec mes pieds pour éviter qu’ils gèlent. J’inaugure une nouvelle technique en me frappant régulièrement les chaussures à grands coups de piolet pour faire circuler le sang et j’essaye en permanence de mobiliser mes orteils. J’y passe un temps et une énergie incroyables, tandis que Pemba se retourne vers moi pour me dire que je vais trop lentement et que jamais nous n’atteindrons le sommet à ce rythme. Lorsqu’il me dit cela pour la deuxième fois, je lui réponds simplement que nous sommes les premiers et que les frontales de ceux qui nous suivent sont encore loin. Et tandis que je continue à me battre avec mes pieds, le jour arrive. J’espère ainsi que le soleil va réchauffer mon corps endolori par le gel, mais je m’engage dans un couloir mixte orienté à l’Ouest et reste donc à l’ombre luttant toujours contre la puissance dévastatrice du froid. Heureusement que sur l’arête sommitale je serai au soleil. J’aperçois d’ailleurs Pemba qui m’y attend déjà. Pas de chance, lorsque j’arrive à son niveau, le soleil disparaît dans un voile nuageux tandis que le vent qui s’est levé avec le jour ne fait que se renforcer. Je suis à 8400 m avec des conditions climatiques qui se détériorent d’heure en heure et semblent annoncer l’arrivée imminente d’une tempête. Alors que faire ? Abandonner et donc renoncer ou m’abandonner aux éléments et à la montagne, au risque de me perdre. C’est le moment de l’ascension où il faut lâcher prise et faire confiance… Et tandis que je suis indécis, Joao Garcia nous rejoint et nous dépasse tout en gardant un œil sur nous. Il court littéralement vers le sommet et de le voir à nos côtés me donne la confiance qui me manquait face aux éléments déchaînés. De retour du sommet, il me dit la parole qu’il faut. Après l’antécime, le sommet est juste à dix minutes, alors que je croyais qu’il était à une heure. Avec Pemba, nous l’atteignons tandis qu’il commence à neiger. Le temps de prendre deux mauvaises photos et nous fuyons vers la descente où Joao a la gentillesse de nous avoir attendu. Je me concentre sur mes gestes, au point de presque en perdre la raison, pour ne pas tomber dans ce terrain mixte scabreux où la neige qui tombe a déjà recouvert nos traces. En rejoignant le glacier suspendu nous errons dans le brouillard et rejoindre le dernier camp s’avère plus délicat que prévu. Mais finalement, nous y sommes pour une courte halte avant de descendre vers le Makalu La en fin d’après-midi dans le beau temps revenu. En descendant vers 7700 m., je dépasse Nil, un des sherpas d’altitude d’une expédition voisine, qui me dit être très fatigué. Étant moi-même dans un état similaire, je n’y prête guère attention. Ce n’est que le lendemain que j’apprendrais qu’il est mort dans la nuit d’un œdème cérébral.
Je le connaissais peu, mais l’annonce de cette nouvelle me plonge dans le désarroi et des questions auxquelles une fois de plus je ne pourrais pas apporter de réponses. Je file alors vers le camp de base pour m’échapper de cette montagne qui m’a demandé tant d’énergie. Je laisse derrière moi la haute altitude et ses mystères. Mais je sais déjà que je reviendrais goûter à cette saveur unique de « l’oxygène rare ». De retour au camp de base, je retrouve ma femme chérie qui a eu la patience de m’attendre et je regrette que nous n’ayons pas eu l’occasion de monter ensemble pour vivre ce moment si précieux d’un sommet partagé. Ce n’est que partie remise !
PS : à ce jour je n’ai toujours pas retrouvé l’appareil photo oublié dans une tente à 7800 m et nos précieuses photos. Il faut croire qu’il y a des gens indélicats parmi les alpinistes qui font des expéditions.
Tous nos remerciements à Allibert, Compowood et Thamserku pour leur soutien.
A Ted Atkins et Kayla Sherpa pour des photos.
Ce carnet a été lu 1165 fois depuis le 22/06/2008 à 10h07