Géopolitique
le 11/12/2008
Voyager ou ne pas voyager au Népal ?
Dix ans de combats et 12 000 morts : la guérilla maoïste a ravagé le Népal. Aujourd'hui, ce qui fut longtemps la dernière royauté de l'Himalaya panse ses plaies. Et tente de reconstruire la société civile, tout en s'efforçant de ne pas sombrer dans les écueils du maoïsme.
Dix ans de combats et 12 000 morts : la guérilla maoïste a ravagé le Népal. Aujourd’hui, ce qui fut longtemps la dernière royauté de l’Himalaya panse ses plaies. Et tente de reconstruire la société civile, tout en s’efforçant de ne pas sombrer dans les écueils du maoïsme.
Le retour de la paix coïncide avec le retour du tourisme. Délaissant l’Inde himalayenne, le Pakistan et l’Amérique latine, les flux de voyageurs se reportent, en masse, vers les plus hauts sommets de la terre. Concurrence oblige force est, aux tours opérateurs, de répondre à la demande. Sur place, cette manne touristique engendre bien des excès.
À l’heure où les principaux acteurs du tourisme d’aventure s’engagent sans réserves en devenant signataires de la charte « Agir pour un Tourisme Responsable », cet engouement pour le Népal nous interpelle.
Au retour d’un trek himalayen, les critiques acerbes fusent : être signataire d’ATR équivaut, pour nous, à donner des bâtons pour se faire battre ! Parmi les récriminations formulées à notre égard, celle relative aux conditions de travail des porteurs revient le plus fréquemment.
En charge depuis de très nombreuses années, des destinations himalayennes, je tiens à apporter quelques précisions.
Les recommandations d’ATR fixent à 30 kg maximum la charge par porteur. Exiger que les agences françaises soient garantes de cet engagement s’avère fondé. Mais toute personne ayant fait du trek au Népal constate des débordements, plus ou moins fréquents. Les critiques, du fait de l’engagement avec ATR, s’expriment de manière parfois virulente.
Il faut cependant accepter de regarder avec objectivité la situation des porteurs au Népal. Tâcherons d’un autre siècle, leur rémunération se calcule sur le poids transporté. Au quotidien, pour ravitailler les villages des Annapurnas ou de l’Everest, une charge pèse entre 80 et 120 kg !
Dans le cadre d’un trekking, la rémunération journalière s’apprécie forfaitairement. Si le prix du kilogramme transporté s’avère mieux rémunéré, la limitation à 30 kg entraîne, au final, un gain moindre.
Il n’est pas rare que le Sirdar, en charge de l’embauche des porteurs, négocie âprement pour faire respecter le poids « réglementaire ». Dans ces conditions peu de volontaires acceptent, surtout durant la très haute saison (octobre avril) où le nombre de travailleurs disponibles s’avère insuffisant. Des femmes, voire des enfants proposent alors leurs services que le Sirdar doit refuser.
Par ailleurs, offrir de meilleures conditions financières et des charges « acceptables » selon les normes occidentales, peut avoir de lourdes conséquences sur l’économie locale, toujours très agricole. Un jeune porteur de 20 ans se voit attribué, en quelques semaines, une somme astronomique au regard des maigres roupies gagnées par ses parents demeurés paysans. Les liens intergénérationnels en souffrent et cela concourt à déséquilibrer une société fragile.
Coincé entre ces exigences « éthiques » et les contraintes locales de l’offre et de la demande, l’équilibre, pour les opérateurs de tourisme, s’avère un exercice périlleux. Nous ne pouvons que tendre vers un idéal, en nous efforçant de faire partager - et non d’imposer -, par nos correspondants locaux, la démarche ATR et sa vision humaniste. Ces acteurs locaux doivent eux-mêmes la transmettre aux Sirdars. Longue chaîne de responsabilités, laborieuse à mettre en œuvre.
On peut s’interroger sur la nécessité de mettre en place un système de quotas, ou de taxe gouvernementale afin de limiter le nombre de visiteurs et les excès induits. Le Bhoutan, voisin du Népal, a opté pour cette politique. La question du poids des charges ne s’y pose pas… Mais les Français, au pouvoir d’achat de plus en plus limité, ne peuvent accéder à ce sanctuaire bouddhique, réservé à une élite financière.
Au final, la responsabilité ne serait-elle pas partagée ? Le seul fait de prendre l’avion pour se rendre au Népal constitue en lui-même une étonnante contradiction comportementale. Dans l’optique du développement durable, l’empreinte écologique des porteurs s’avère beaucoup plus respectueuse que celle des voyageurs.
Jeter la pierre aux opérateurs français s’efforçant de transmettre et d’appliquer, de leur mieux, la philosophie du tourisme responsable s’avère, certes, confortable. Mais cela n’interdit pas à chacun de s’interroger sur les implications, au sens large, d’un tel déplacement. Et d’une manière plus générale, sur la société dans laquelle nous vivons et notre responsabilité personnelle.
Allibert, tout comme d’autres dans la profession, ne se contente pas d’énoncer de « beaux » concepts marketing. L’engagement de l’entreprise sur la voie d’une économie soutenable se traduit par une démarche externe (ATR) mais aussi interne : construction de locaux répondants aux normes écologiques actuelles, mise en place d’une Amap (Association pour le Maintien d’une agriculture Paysanne) covoiturage…
Unique entreprise de cette taille, dont les actionnaires soient encore les fondateurs, Allibert évolue dans un contexte hautement concurrentiel, dont il nous faut aussi respecter les règles…
Au risque de disparaître.
Ainsi nous continuerons à faire de notre mieux conciliant, avec plus ou moins de bonheur, les exigences de nos voyageurs et celles des pays que nous leur faisons découvrir. Tout en étant conscients de nos contradictions, propres à toute société en pleine mutation.
Didier MILLE
Responsable Asie
d.mille@allibert-trekking.com
Réactions
Ajouter un commentaire
Rien ne vous empêche de faire mieux que les simples recommandations d'ATR... Certaines agences népalaises (TRINETRA par exemple) limitent à 20kg (+ leurs affaires personnelles) la charge par porteur.
Louons quand même vos efforts pour essayer de faire respecter localement la charte que vous avez signée.
Ajouter un commentaire