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 Le blog : Dhaulagiri

Aventures

le 02/06/2010

Dhaulagiri

Je suis quelqu’un de trouillard, et lorsque je gravis une montagne, j’attends qu’un ensemble de paramètres soient réunis afin de limiter les dangers inhérents à l’activité et pour ne pas éprouver de vaines angoisses générées par une prise de risques excessive.

Je suis quelqu’un de trouillard, et lorsque je gravis une montagne, j’attends qu’un ensemble de paramètres soient réunis afin de limiter les dangers inhérents à l’activité et pour ne pas éprouver de vaines angoisses générées par une prise de risques excessive.

Le Dhaulagiri, 7e sommet du monde situé dans l’ouest du Népal, est une pyramide magnifique qui domine de ses 8 167 mètres les vallées et les montagnes environnantes.

Cette année, nous avions décidé avec Martine d’en tenter l’ascension par l’itinéraire de la première réalisée en 1960 par les Suisses.

Arrivés au camp de base bien acclimatés à l’altitude de 5 300 mètres, nous décidons de monter au camp 1, situé à 5 800 mètres, dès le surlendemain. Nous pensons alors y passer une nuit avant de poursuivre plus haut pour dormir au camp 2, à 6 600 mètres. Pensant que si la météo est bonne nous resterons plusieurs nuits afin de peaufiner notre acclimatation pour tenter le sommet dès que possible.
Malgré des prévisions météorologiques moyennes pour notre programme, nous décidons de monter quand même pour stationner le moins de temps possible au camp de base. Son emplacement, situé sur une étroite moraine glaciaire, étant peu attrayant, nous préférons éviter d’y séjourner trop longtemps.

Après un départ matinal à 5 heures, nous rejoignons rapidement les premières cordes fixes qui permettent d’atteindre le pied d’une paroi rocheuse, l’Eiger, en référence à la célèbre face nord, sous laquelle on traverse. L’itinéraire peu difficile est néanmoins exposé aux chutes de pierres et de glace qui se détachent de cette paroi lorsque le soleil tape dessus. Pour parer ce danger, il est nécessaire de partir tôt pour atteindre le plateau glaciaire situé au-delà vers 5 000 mètres.

Parce que nous avons pris le temps de nous acclimater correctement, nous rejoignons ce plateau rapidement, pour découvrir un gigantesque amphithéâtre dominé de tous côtés par d’énormes séracs. Ces tours de glace instables peuvent s’écrouler à tout moment du fait de l’avancée des glaciers. Dans les Alpes, je n’aime pas trop traverser sous une zone de séracs et je me refuse de fréquenter des itinéraires exposés, à l’instar du mont Blanc par les Grands Mulets. Bien qu’avançant vers le fond de la combe, je reste tendu par ce danger extrême duquel je ne peux m’abstraire. Et tandis que nous progressons sur d’anciennes traces d’avalanches qui recouvrent les trois quarts du plateau glaciaire, nous assistons à l’effondrement d’un sérac associé à un aérosol généré par la neige et qui a tôt fait d’engloutir les alpinistes qui nous précèdent. Parmi eux se trouve notre ami Sherpa Gyelze. Alors que nous accélérons le pas dans la mesure du possible, nous ne voyons aucune silhouette ressortir de la zone où s’est produite l’avalanche. Est-ce l’âge ou l’expérience, mais déjà j’envisage le pire, et m’attends à voir un horrible spectacle de corps abîmés. Je passe ainsi cinq bonnes minutes de ce que trivialement on appellerait un grand moment de solitude. Enfin, nous arrivons sur la zone et découvrons cinq sherpas hilares en train de boire un coup, tandis que, plus loin, le sac de Gyelze gît dans la neige. Les Helvètes ne semblent pas perturbés outre mesure et reprennent leur marche inexorable tel un car postal suisse. Pour ma part, je reste marqué par cet incident qui aurait pu être dramatique, et pour un peu je redescendrais tout de suite si Martine ne me disait d’aller au moins au camp 1. En continuant sous la menace des séracs, nous atteignons finalement le camp.

C’est au cours de la soirée que nous prenons la décision de stopper l’expédition après avoir appelé notre routeur météo qui nous annonce un temps assez instable pour les prochains jours.
Parce que nous ne sommes pas assez acclimatés, ces prévisions ne nous permettront pas de rester aussi longtemps que nous le voulons en altitude. Nous serions donc obligés de faire plusieurs passages dans le chaos cauchemardesque des séracs. Guide depuis plus de 20 ans et professeur à l’ENSA depuis plus de 10 ans, mon métier consiste avant toute chose à limiter autant que faire se peut la prise de risque en montagne. C’est ce que je fais avec mes clients et ce que j’enseigne à mes stagiaires. Je me sens donc incapable d’endosser ici la responsabilité de demander à quelqu’un d’exposer inutilement sa vie. En poursuivant cette expédition, j’exposerais la vie de Martine, de Gyelze et la mienne à trop grands périls. Si je conçois de parfois prendre des risques à titre personnel, je ne peux accepter moralement d’en faire prendre aux autres. Le choix est d’autant plus facile que nous sommes dans le même état d’esprit avec Martine.

Demain, nous redescendrons et organiserons notre retour dès que possible. Mais il faudra repasser sous ces amoncellements de glace instable. Je passe une nuit angoissée à visualiser d’énormes effondrements desquels je ne sors pas indemne. Et c’est donc le ventre noué que je commence la descente vers le camp de base.

Depuis, J’ai  réfléchi longuement à la décision que nous avons prise, et je ne la regrette pour rien au monde. Mon souhait le plus cher aujourd’hui serait que les sherpas puissent dire non face à un danger excessif, aux expéditions qui les emploient. Mais là, il s’agit peut-être d’une utopie qui demandera des années pour se concrétiser !


François Marsigny

Réactions

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Le 12/08/2010 à 14h59 par Michel P.
La "trouille" est la meilleure amie du montagnard, elle nous fait prendre conscience des dangers, souvent les drames arrivent suite à une trop grande confiance, bravo pour cette initiative courageuse et longue vie.
Le 29/08/2010 à 14h47 par Arlette V.
Bravo pour cette décision pleine de bon sens et de sagesse. Le comportement des sherpas peut inquiéter même si l'on comprend que les expéditions sont leur gagne pain. Merci de nous avoir fait partager ces moments intenses auxquels vous avez été confrontés

Arlette, à Levallois le 28/28/2010

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