Bannière Guides par passion

Martine doit renoncer à 8600 m

Après être montés la veille au camp III sans oxygène, lentement mais sans difficulté particulière, nous avons décidé de renoncer à notre projet initial, qui était de tenter l’ascension sans oxygène.
everest  martine

Samedi 23 mai 2009

En effet, arrivés à 18 heures au camp 3, il nous était impossible de récupérer suffisamment, boire et manger (ce qu’on peut) pour être “frais” à 23 heures, moment du départ. Malgré tout, après une nuit réparatrice de deux heures, je réveille Martine et persiste dans mon idée de gravir ce sommet sans oxygène. Après avoir avalé une vague boisson chaude gentiment préparée par Gyalze, le sherpa de Martine, j’apprends par celui-ci que le sherpa qui devait m’accompagner dans ce projet en soutien et sécurité “est faible” , et donc qu’il ne viendra pas. Gyalze se retrouve seul pour “assurer” la sécurité de deux personnes. Solide et prévenant, il me recommande de prendre de l’oxygène dès le départ. Je décide cependant de partir sans… pour accepter son offre 30 mètres après. Eh oui, je prends de l’oxygène après avoir pourfendu son usage depuis toujours, enfin depuis mes lectures d’adolescent du grand Reinhold Messner et son fameux “ by fair means” . J’en suis réduit à prendre le groin (le masque à oxygène) si je veux avoir une chance de suivre Martine et Gyalze, qui lui est sans oxygène, mais a le “plus” des mutants de l’altitude. Bien que portant un sac d’une douzaine de kilos, il se verrait bien faire le sommet sans oxygène tout en nous aidant au besoin…

Nous atteignons l’arête à 8 500 mètres, et le vent nous saisit immédiatement. Exposés à un vent du Nord glacial, je m’inquiète pour Martine, plus sensible au froid. Néanmoins, nous continuons en luttant pour préserver nos pieds et nos mains, Martine étant heureuse de sentir des onglées salvatrices et douloureuses. Avec l’arrivée du jour, j’espère que la température va s’améliorer, ou du moins la sensation que l’on en a, et que nous allons poursuivre dans des conditions “plus clémentes”. Voyant Martine souffrir du froid, je lui propose de s’arrêter au soleil près du Mushroom Rock, mais réfrigérée comme elle est, je doute que ce soleil glacial puisse avoir un effet. C’est à ce moment que nous voyons passer Ludo, cet autre mutant de l’altitude, revenant de son ascension sans oxygène malgré les conditions extrêmes du jour, alors que je viens de répondre à Martine que je n’irai pas au sommet tout seul, sans sherpa pour m’accompagner, le mien devant actuellement finir sa nuit sous oxygène au camp III.

Je viens à peine de me résoudre à renoncer que Martine m’annonce qu’elle ne voit plus rien, mais vraiment plus rien, et qu’elle a peur. C’est curieux, moi aussi, mais je n’ose le lui dire afin de ne pas rajouter à sa peur. Imaginez, vous êtes perdu en plein ciel à l’altitude où vole les avions et votre femme vous annonce qu’elle est aveugle. “Sympathique” situation qu'il s’agit de gérer de la manière la plus calme possible, malgré la charge de stress qu’elle contient. Merci à mes 32 ans de montagne et à mes 22 ans de métier de guide dont il va falloir exploiter toute les ressources maintenant. En cela, l’oxygène est une aide précieuse qui permet de rester lucide et de prendre  des décisions rapidement, tout en permettant d’assurer pour sauver quelqu’un. Lucidité et efficacité que je n’aurais pas eues sans oxygène (merci le groin). Lentement et avec précaution, nous entamons le descente : je dois placer les pieds de Martine et lui indiquer chaque prise. Gyalze et Pemba, qui était avec Ludo, ont la gentillesse de rester avec moi en soutien, et après plusieurs heures de galère, nous rejoignons le camp III. Après un temps de repos au camp, nous reprenons la descente vers le camp II, pour perdre de l’altitude gagner de l’oxygène et permettre à Martine de recouvrer le vue...