Carnet de route - Saint-Jacques-de-Compostelle

Après plusieurs semaines d’itinérance entre Cantabrie, León puis Asturies, nous voici en Galice, terre aussi celtique qu’ibérique, battue sur ses côtes par des vents et des courants extrêmes venus de l’Atlantique. C’est aussi ici que convergent les chemins de Compostelle, arrivant du nord de l’Espagne, mais aussi d’Arles, de Toulouse, du Puy-en-Velay, et même d’Aragon, où, à partir de Puente la Reina, en Navarre, ils ne forment plus qu’un seul axe vers Santiago : le camino francés. Un formidable creuset pour marcheurs de toutes nationalités, entre chemin de croix et chemin de foi, et un vaste sillon de culture et d’échanges, au fil d’une litanie de trésors architecturaux et paysagers. Enfin, se dévoile la cité mythique…
Compostelle 2

Ah ! le cliquetis familier du bourdon des jacquets battant le pavé ! Il faut entendre résonner le tic-tic obsédant des cohortes de pèlerins entrant dans Saint-Jacques, fiers, en larmes, éperdus ou extatiques. Depuis le temps qu’ils en rêvaient ! Troisième ville sainte d’Occident, avec Rome et Jérusalem, Saint-Jacques-de-Compostelle, née du pèlerinage, représente la cité de tous les éblouissements. Cristallisant pour les uns la délivrance d’une marche interminable et le symbole d’un nouveau départ, elle reste pour les autres un fabuleux concentré artistique et patrimonial.

Le centre du monde

Pour le simple voyageur, la ville séduit aussitôt, par sa profusion de vieux palais, ses rues pavées et ses places où il fait bon flâner ou prendre un verre. Mais c’est indiscutablement du côté de la cathédrale que bat le cœur de la ville. Une fois franchie la Porta do Camiño, la bien-nommée, un lacis de venelles dégringole vers le sombre passage de Xelmirez, ouvrant, en pleine lumière, sur l’immense place de l’Obradoiro. Encore quelques pas, et voici la coquille Saint-Jacques gravée dans le sol : le kilomètre zéro du pèlerinage ! La cathédrale est là, immense et belle. Le centre du monde. Des millions de pèlerins ont foulé ces pavés, levé les yeux vers ces vénérables pierres abritant le tombeau de saint Jacques, mais l’émotion balaie tout. Yeux embués, souffle court, et pas par la fatigue cette fois, l’incrédulité le dispute au soulagement. Sentiments contradictoires. Hébétude et sensation de flotter sur un petit nuage. Aux quatre coins de l’esplanade se multiplient embrassades et retrouvailles. C’est un émouvant spectacle dont on ne se lasse pas. Larmes et fous rires se côtoient, des attroupements s’improvisent, deviennent sit-in s’éternisant parfois pendant des heures. Rua do Vilar, à l’office d’accueil des pèlerins, règne une ambiance de caravansérail. Entre montagnes de sacs et forêts de bâtons, les jacquets font la queue jusque dans la rue pour obtenir, avec le dernier tampon de leur credencial, la fameuse Compostela, espèce d’indulgence des temps modernes. C’est en arrivant à Santiago que le vrai voyage commence, paraît-il. “On réalise, encore confusément qu’on vient d’accomplir, au niveau personnel, quelque chose de déterminant, et qu’il faudra désormais vivre à la hauteur de cet accomplissement.”

Saint Jacques, emblème de la reconquête espagnole

C’est sur la colline de l’Obradoiro que vers 820-830, l’ermite Pelayo fut attiré par des lumières surnaturelles et des chants séraphiques attribués à la sépulture de saint Jacques.

Alphonse II, roi des Asturies, ordonna alors la construction d’une église au-dessus de la tombe et proclama Santiago saint patron de l’Espagne. Selon la légende, l’évangéliste reconnaissant apparut quelques années plus tard à la bataille de Clavijo, en 859, mettant en déroute les musulmans. Inspiration miraculeuse de la victoire chrétienne, saint Jacques allait devenir l’emblème de la reconquête espagnole, un saint matamore, ou “tueur de Maures”. Un pèlerinage, et une ville, étaient nés. Difficile, quoi qu’il en soit, d’être déçu par Saint-Jacques-de-Compostelle : la ville créée au IXe siècle, rasée par Al-Mansûr en 997, connut ensuite un prodigieux essor entre les XI et XIVe siècles, à l’âge d’or du pèlerinage, coïncidant avec la Reconquista. En 1589, la crainte d’une invasion contraint l’évêque local à dissimuler les précieuses reliques. Près de trois siècles s’écouleront avant que des fouilles archéologiques ne les retrouvent enfouies sous le maître-autel, authentifiées par le Vatican en 1884. Le pèlerinage qui s’était étiolé au fil des siècles connaît dès lors un nouvel essor.

Un spectacle digne du Moyen Age

La cité déroule son quartier médiéval sur une multitude de placettes, passages et ruelles étroites bordées d’arcades, où se bousculent échoppes, cafétérias, bars à tapas, théâtres et bodegas. Complexe mais à taille humaine, la ville réserve surprises et émerveillements à chaque recoin. La cathédrale elle-même cache, sous ses ajouts baroques, l’un des plus impressionnants sanctuaires romans de la chrétienté. Si une foule bigarrée et volontiers turbulente envahit la nef à toute heure, il faut voir les silhouettes furtives des vrais pèlerins et des dévots glisser le long des piliers. Ils vont, comme le veut la tradition, rendre grâce à la statue géante de saint Jacques, érigée au-dessus du chœur, puis se recueillent dans la crypte où repose son tombeau d’argent. Des fouilles récentes ont confirmé que ce lieu fut utilisé comme cimetière permanent du Ier au VIIe siècle. C’est probablement ce cimetière, ou compostum en latin, qui inspira le toponyme Compostela, et non l’interprétation poétique de campus stellae, ou “champs d’étoiles”. Les dimanches de fête, ont lieu dans la cathédrale les purifications par le grand encensoir, ou botafumeiro. Un énorme vase de 80 kilos rempli de braises encensées est envoyé se balancer à toute volée sous les voûtes du transept par un système de cordes et de poulies, actionné par une demi-douzaine de tiraboleiros, ou “tireurs de corde”, en soutane. Un spectacle hallucinant, digne du Moyen Age, qui déclenche des “oh !” et des “ha !” puis les applaudissements du public.

Un clin d’œil aux pèlerinages himalayens

Quelques pèlerins continuent encore jusqu’au cap Finisterre (“fin de la terre”), ultime bout de Galice arrimé au nord-ouest de l’Espagne. Trois jours de marche ou trois heures de bus. A partir du port de pêche de Fisterra, il reste encore à parcourir une poignée de kilomètres sur une minuscule route côtière battue par les vents du large. En contrebas du phare qui affronte l’immensité de l’Océan, le promontoire mi-rocheux, mi-herbeux dégringole par paliers vers l’Atlantique. Les pèlerins ont accroché chaussures, capes de pluie, chaussettes et autres accessoires de marche à un vieux pylône, où flottent aussi des drapeaux tibétains. Un clin d’œil aux pèlerinages himalayens où il est de coutume de laisser une touffe de cheveux, un habit ou un objet personnel à l’apex géographique ou émotionnel du chemin. Certains se congratulent, d’autres font brûler leur équipement en versant encore une larme qui vient se mélanger aux embruns…

Texte et Photos : Franck Charton