Dimanche, c’est jour de charter en Mauritanie 3/4

Suite du reportage en Mauritanie de Jérémie Vaudaux, journaliste indépendant, pour qui “L’Adrar, terre de nomades depuis des siècles, change de visage : l’injonction à la culture occidentale et à la modernité bouscule les traditions. L’Homme bleu se sédentarise, tandis que de nouveaux nomades, d’adoption ceux-là, font leur apparition.”
Mauritanie7 - Vaudaux

Le nomade déserte le désert

Au creux d’une dune, parmi les mille dunes de l’erg Ouarane, une caravane passe. Une tribu de nomades brave les bourrasques de sable et se dirige plein ouest. A leurs pieds, des chaussures Decathlon. C’est un signe distinctif. Celui des oulad Allibert. A la veille de la nouvelle année 2019, en plein désert de Mauritanie, une tribu française fait donc de la résistance. Elle mime et marche dans les pas des grandes tribus nomades. Elle perpétue un mode de vie ancestral. Un mode de vie en perdition.

 “[L’Occidental] s’attend ici à rencontrer l’Homme bleu, qui se moque des frontières et des limites administratives, qui nargue les citadins en leur désignant leur horizon infini, qui ne se fie qu’à sa connaissance des éléments naturels et se repère avec les étoiles”, écrivent Armelle Choplin et Lucie Roullier (Tourisme et politique en Mauritanie ou comment (re)visiter le Sahara : l’exemple de l’Adrar mauritanien).

Brisons donc quelques représentations. Le nomadisme pur a pratiquement disparu de l’Adrar depuis les années 1970. L’Homme bleu a presque totalement déserté la badiya, la brousse. En 1960, l’équation suivante tenait la route : “pasteurs nomades = Maures = population des 8/10 du territoire”, assure Francis de Chassey (L’évolution des structures sociales en Mauritanie de la colonisation a nos jours, In : Introduction à la Mauritanie).

Et d’actualiser sa pensée en 1975, lorsqu’il note que “les citadins constituent la grande majorité de la population dans ces espaces réservés quinze ans plus tôt et depuis des siècles aux seuls grands nomades”. Le recensement des populations nomades étant par nature difficile, le curieux ne pourra se contenter que d’une estimation : selon l’Office national des statistiques, 6,5 % de la population de l’Adrar étaient nomades en 2013. Soit 3905 personnes.

L’oasis et l’araignée

Un constat que corrobore l’analyse de Khalil Sidi Dah, conservateur du musée Touezekt d’Atar : “On assiste à un glissement des populations rurales de l’Adrar dans les oasis, au détriment des pasteurs-nomades. La région est aujourd’hui une région d’oasiens, plus que de nomades au sens strict.” Terjit, M’Haireth, Maaden, El Meddah… La zone “touristique” de l’Adrar compte une centaine de ces oasis, et les circuits Allibert ne manquent pas d’y passer. Les descendants des nomades y vivent, convertis à l’agriculture et la phœniciculture lorsque les conditions sont réunies. Certains semi-nomades subsistent pourtant.

Thierry Tillet, Saharien éprouvé et archéologue préhistorien, illustre le nomadisme contemporain dans l’Adrar avec la théorie de la toile d’araignée : “Les derniers nomades de la région établissent des transhumances circulaires. Telle une araignée qui se déplace sur sa toile, les pasteurs-nomades se déplacent en fonction du pâturage disponible pour leurs troupeaux. On peut alors parler de semi-nomades.” Dans l’Adrar, les pasteurs possèdent des cheptels de camélidés ou de caprins qui se caractérisent par une taille réduite, quelques dizaines d’animaux en moyenne.

Le touriste tisse sa toile

Avec l’ouverture de l’Adrar au tourisme en 1996, certains des ultimes nomades-araignées vont tisser une autre toile. Une toile qui épouse celle des oulad Allibert et compagnie. Les uns connaissent le désert, sont détenteurs de savoir-faire artisanaux et logistiques. Les autres fantasment sur le désert, sont friands d’artisanat et plutôt dépendants des chameliers, cuisiniers et autres membres essentiels aux méharées/randonnées. Les uns au service des autres. En d’autres termes, en se mettant au service des voyageurs, les populations autochtones pourraient profiter des retombées pécuniaires du tourisme.

Le point de rendez-vous ? Atar, la capitale régionale. Un train-train rythmé par l’arrivée et le départ des charters. Un lieu idéal de rencontre de deux mondes : nomades à boubou et nomades à baskets. Atar s’impose comme un espace transitoire, le point de départ des routes touristiques, au cœur de la toile d’araignée. “Les gens quittent les oasis et la brousse pour la ville dans l’espoir de trouver un emploi […] [Le tourisme] a entraîné une sédentarisation des anciens nomades, notamment le long des circuits empruntés”, analysent Armelle Choplin et Lucie Roullier.

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