Dimanche, c’est jour de charter en Mauritanie 4/4

Suite et fin du reportage de Jérémie Vaudaux, journaliste indépendant, en Mauritanie où, selon lui, “chaque voyageur peut devenir acteur d’un tourisme plus équitable. L’acte d’achat d’un circuit déclenche une mécanique économique dont les retombées positives arrosent des centaines de travailleurs mauritaniens. Et dynamisent l’un des plus beaux déserts de la planète.”
Mauritanie - Vaudaux

Un virage touristique

Trouver un emploi dans le tourisme mais rester dans l’univers préservé de la brousse est une synthèse à laquelle certains Mauritaniens s’essaient. Affairé à charger son dromadaire, Mohammed Mahmoud, le visage buriné et les mains de fer, en est un exemple. Originaire du village de Khweb, ce chamelier travaille avec Allibert depuis 2006. Comme une centaine de ses confrères, il imite pour les tour-opérateurs le comportement de ses ascendants.

J’ai fait le choix de m’installer avec ma famille et mon troupeau dans la brousse autour de Chinguetti, car c’est l’un des départs presque obligés des randonnées. Je n’envisageais pas de trouver un emploi à Atar ou Nouakchott : économiquement impossible, et personnellement trop difficile. Je ne me voyais pas commerçant”, témoigne-t-il. La nécessité économique est la raison principale de ce virage touristique, bien qu’elle permette aussi de résister à la vie citadine, parfois vécue comme un déchirement par d’anciens nomades.

Rencontres dans la brousse

Quant aux néo-nomades, le temps d’une randonnée Allibert telle “La grande traversée de Ouadane à Terjit”, ils rencontrent sûrement leurs pseudo-homologues autochtones. La montagne de Zarga, atteinte au quatrième jour du circuit “Les oasis de l’Adrar”, en est le témoin silencieux. Deux artisanes ont déballé leurs marchandises, postées dans l’ombre d’un acacia. La rencontre pourrait être le fruit du hasard, mais mektoub, il n’en est rien. “Ces femmes ont parfaitement assimilé les itinéraires des groupes, connaissent très bien […] le nom de l’agence réceptive et du voyagiste […] Elles savent très bien faire la différence entre des touristes Allibert et des touristes Terre d’Aventure, qui n’auront pas le même comportement ni le même pouvoir d’achat”, assure le sociologue Sébastien Boulay (Naissance et vicissitudes d’un tourisme de désert en Adrar mauritanien).

Les artisanes se déplacent “en âne”. Leurs campements se situent parfois à une journée de marche — lorsqu’elles ne vivent tout simplement pas à Atar ! De cette rencontre le voyageur Allibert parfois s’étonne, lui qui pensait le désert inhabité.

Et que dire de sa désorientation lorsqu’il voit son guide décrocher son téléphone portable pour passer commande d’un cabri à un jeune éleveur nomade… lui aussi connecté sur WhatsApp ! Ah, sans WhatsApp, le méchoui du soir aurait été plutôt maigre.

La caravane de la modernité passe

Derrière cette anecdote réside une réalité sur laquelle le voyageur doit lever les yeux : la modernité et la technologie frappent aux tentes des populations autochtones. Et changent leurs habitudes et leurs modes de vie. Et cela de manière bien plus durable que le tourisme. L’Adrar peut être boudé par les voyageurs. Il ne peut pas l’être par le téléphone portable. Ni la voiture. Ni les panneaux solaires. Ni la télévision. Ni le carburant. Ni la sédentarisation. Ni le goudron galopant. Un détour en dehors des couloirs touristiques le confirme. De Atar, prendre la route d’Aoujeft, puis filer au sud jusqu’à Tenouamend, en direction de Tijikja. Tout le long, du goudron. Inexistant il y a dix ans. “Lorsque je voulais me rendre à Aoujeft, avant, il me fallait trois jours à dos de chameau”, assure Mohamed Salem ould Amar.

L’ancien pasteur-nomade, entouré de sa femme et de ses enfants, trône en patriarche dans sa maison de pierre sèche. Lorsqu’il se tait, cherche ses mots, la télévision posée dans un coin prend le relai. A Tenouamend, la chaîne National Geographic déverse son savoir. Il suffit d’avoir un panneau solaire. Et une antenne. La famille de Mohamed Salem capte le satellite. Elle “capte” aussi que l’éducation est essentielle dans l’avenir des enfants. “C’est en grande partie ce qui m’a motivé à me sédentariser, en 2000, à accorder moins de temps à l’élevage pour me consacrer à l’agriculture”, poursuit-il. Tenouamend, 600 habitants, loin des circuits touristiques, dispose d’une école fondamentale, qui accueille une trentaine d’élèves âgés de 6 à 12 ans. “C’est un chance, car je ne pourrais pas me permettre d’envoyer nos enfants étudier ailleurs, chez un oncle ou une tante. C’est économiquement impossible pour nous”, reconnaît Mohamed.

L’avenir dans les villes ?

A huit kilomètres, derrière la montagne, une ville émerge de la poussière, sur une plaine battue par les vents et parsemée de barkhane, des dunes mobiles en croissant. La “Tenouamend nouvelle” : depuis 2016, date de la première pierre posée, les murs — mais pas le toit ! — de la future mosquée, d’un centre de santé et du futur collège. La promesse par l’Etat, qui finance la construction, de plus de services et d’une vie meilleure pour ses futurs habitants. Pour des raisons politiques et administratives, l’Etat souhaite “rassembler” les populations de la zone. “Encore faut-il que ce soit économiquement viable pour les nouveaux arrivants”, nuance Mohamed Salem. Comprendre : des services, des maisons, mais pour quel emploi ?

Au bord de la route, un homme, et un élément de réponse. Alyem ould Salem M’barek. Vivant à Aoujeft, il vient vendre les légumes de son jardin aux villageois de Tenouamend. “Avant le goudron, c’était impossible car le temps de route depuis Aoujeft gâtait ma récolte. Finalement, grâce au goudron, je suis un peu un caravanier des temps modernes !”, sourit-il.

A l’heure du bitume, Alyem le caravanier s’endort chaque soir dans son foyer. A la même heure, les oulad Allibert s’en tiennent éloignés. Et deviennent, le temps d’une randonnée, les plus nomades des derniers nomades de Mauritanie.

Lire la première partie du reportage de Jérémie Vaudaux en Mauritanie